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A Rumbo Libre au Brésil - étape au sein d'une micro-société étudiante

clemence rebours - vignette actunautiqueRepúblicas d'Ouro Preto : la micro-société des étudiants crée t'elle du bizutage ou de l'intégration ? 

 

En arrivant à Ouro Preto, on entend rapidement parler des "Repúblicas". "Tiens, on ne pourrait pas la loger dans une República ?", ouïe-je Eduardo demander à Raissa à mon sujet. Une quoi ?? Le terme n'a pas de traduction française, le concept n'existe pas en France. Il recouvre une tradition universitaire de logement unique au Brésil, un concept de micro-société estudiantile, qui se perpétue depuis des générations à Ouro Preto. Si cette institution a été accusée d'amener à des actes de bizutage, le concept a quelque chose de bienveillant, d'encadrant, de liant… qui me plait beaucoup.

 

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Un squatt devenu institution

Bologne, Coimbra, Ouro Preto. Un concept voyageur que celui des Repúblicas, tout aussi voyageur que ces époques de commerces transatlantiques où il a vu le jour… La plus ancienne, et emblématique, des écoles d'Ouro Preto est celle qui trône sur la Place principale, celle des Mines. Selon le guide des Minas de Passagem, c'est la répétition des accidents qui encouragea la création d'une telle école car contrairement à ce qu'on pourrait penser, ça coûtait cher un esclave qui s'y connaissait en minerais ! On raconte qu'un jour, vers 1900, un groupe d'étudiants ingénieurs squatta une maison de fonction mise à la disposition d'un professeur qui ne l'utilisait pas, et mit en place une série de règles devant assurer la bonne organisation du vivre-ensemble et le respect de la maison. Et ce fut la première República. L'école mit ensuite, et jusqu'à aujourd'hui, à la disposition de ses étudiants une série de "maisons" de façon grâcieuse. Le concept essaima, on compte aujourd'hui à Ouro Preto une soixantaine de Repúblicas fédérales (gratuites) et environ 400 privées (payantes). Mais c'est l'organisation même de ces Repúblicas qui est intéressante...

 

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Des étudiants qui se sentent "appartenir" à des entités

Ce qui frappe, à Ouro Preto, c'est qu'on demande toujours aux étudiants "où habites-tu ?". Et par cette question, on n'entend pas le quartier, mais la República. Chacune possède un nom, un blason, une devise ou même une chanson, et le sentiment d'appartenance y est extrêmement fort. Les habitants du Pénitencier sont les Bagnards, il y a le Jardin Zoologique, le Purgatoire, la Nostalgie de Maman, le Vatican, Casanova… des masculines, des féminines et quelques mixtes. Les Repúblicas fédérales sont les plus anciennes, les plus connues, souvent les plus fêtardes, aussi : à plus de dix dans une maison, avec une boîte de nuit au sous-sol, mieux vaut avoir les reins solides ! Mais elles sont pour la plupart réservées à des carrières spécifiques, alors d'autres optent pour des Repúblicas privées, payantes, mais souvent plus petites et donc plus tranquilles. Vivre seul reste un luxe que très peu d'étudiants brésiliens peuvent se payer et nous sommes de toutes façons dans une société où l'on vit rarement seul : de la maison parentale, on saute directement à la case "maison matrimoniale". Pour les étudiants qui quittent le giron familial, la República en est un peu sa prolongation, où les plus vieux reprennent, mine de rien, le rôle d'encadrants. D'où l'acceptation de règles strictes qui ne choquent personne.… 

 

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"Le chef, c'est le doyen" 

Lui qui a droit à la plus belle chambre, lui le garant des règles de la maison. Mais pour en arriver là, le doyen a gravi les échelons. Et il doit encore le respect aux anciens ! Car on reste toujours "morador" d'une República. C'est ainsi que se forge tout le tissu social et l'esprit communautaire si spécifique à Ouro Preto. 

Reprenons au début : lorsqu'il démarre ses études, le "calouro" cherche un logement. Les écriteaux, sur les portes des Repúblicas, lui indiquent les disponibilités et les pré-requis ("École de Pharmacie seulement", c'est qu'il faut respecter les règles !). Comme dans l'Auberge Espagnole, il est admis par ceux qui y vivent déjà. Mais contrairement à Xavier, l'aventure du petit nouveau ouropretano ne s'arrête pas là… Pendant environ un mois, jusqu'à ce que sa "période d'essai" s'achève, il portera une pancarte en bandoulière qui indiquant qu'il est en "période d'essai" dans telle República. Il la trimballe partout : en cours, en soirée, dans le bus... PARTOUT ! Pratique pour se connaître, pour situer les gens, pour entamer la conversation. Pénible ? Natalia me confie "On s'habitue !", d'ailleurs elle a, comme beaucoup, conservé sa pancarte en souvenir... Dans la maison aussi, un traitement spécial lui est réservé : une ampoule à changer, vérifier telle ou telle chose, c'est le calouro qui s'en occupe. Ce "bizutage" a pour but de tester sa capacité d'adaptation, son respect des règles… son bon esprit, surtout. La présence d'aînés canalise aussi certainement le dernier arrivé, l'aide à gérer cette liberté nouvelle.

 

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Une inclusion immédiate et forcée dans le grand bain de la vie sociale locale

Et puis il y a les évènements auxquels il doit participer. L'UFOP (l'Université Fédérale d'Ouro Preto) a récemment mis le hola en n'autorisant que les évènements à but social. En début d'année, les calouros se sont ainsi vus confier une collecte de vêtements. Sur fond de compétition inter-Repúblicas, tous se prennent au jeu jusqu'au dimanche matin,7h, où ils se retrouvent sur la Place centrale pour rassembler leurs trouvailles. Si l'étudiant a souvent un petit poil égoïste dans la main ou s'il ne sait que faire pour se rendre utile, j'aime cette façon de donner un cadre et des valeurs aux jeunes arrivants. Ils font ainsi immédiatement partie de la vie sociale locale. Par la suite, on retrouve souvent cet "activisme" parmi les étudiants qui, bénévolement ou en échange d'une petite rémunération, donnent de leur temps à une association. Conséquence de ces premières expériences ? Ces évènements leur permettent également d'apprendre à se connaître plus rapidement. 

 

La constitution d'une communauté jouant le rôle de "parrains" pour les étudiants

Au fur et à mesure de sa scolarité, l'étudiant grimpe dans la hiérarchie jusqu'au jour où il devient, à son tour, doyen et fixe les règles pour les calouros. Tout un micro-cycle pour apprendre le vivre-ensemble, le respect des anciens, la gestion d'un groupe, etc. Lorsqu'il obtient son diplôme, l'étudiant ajoute sa photo à la galerie de portraits qui trône dans le mur du salon, il devient "formado" et, souvent, il quitte la República. Certaines galeries comptent déjà plus d'une trentaine de portraits ! Les Repúblicas possèdent de l'argent, un compte tenu par le doyen. Cet argent sert à refaire la peinture, remplacer, de temps en temps, le mobilier. Pour renflouer les caisses, les moradores organisent des fêtes, créent et vendent des t-shirts, etc... L'une des fête les plus importantes d'une República est celle de son Anniversaire. Pour cette occasion, les habitants créent un carton d'invitation qu'ils envoient non seulement à leurs amis, mais aussi aux anciens et aux amis des anciens. Ce sont d'ailleurs les anciens qui financent la fête. Une fois par an, notamment lors des comptes ronds, tous se réunissent dans leur República, boivent, dansent, entonnent leur devise, certains se revoient, d'autres font connaissance... Natalia m'explique que cette relation avec les anciens est très importante, notamment dans les Repúblicas spécialisées dans une filière, car les tuyaux et les offres d'emploi s'y échangent à vitesse grand V. Piston ? On me raconte qu'il est même arrrivé que des anciens se cotisent pour financer les études de l'enfant de l'employée de maison. Piston, toujours ?

 

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Point névralgique de la fête… 

Le surlendemain de mon arrivée, je suis déjà invitée à une "Rock" (prononcez Rocki), à la Pif-Paf, masure située dans le centre historique. "Les hommes invitent !" : nous buvons de la bière, il y en a des packs et des packs… puis nous empruntons un escalier qui mène au sous-sol. Nossa Senhora ! Mais c'est une véritable boîte de nuit !! Bar, piste de danse, système audio et équipement pour DJ, boule à facette, nuages de fumée… Bienvenue dans une República masculine pure jus ! En insistant pour me resservir, un jeune homme me demande "tu aimes boire ?" "euh… oui, enfin, je sais pas, ça n'est pas non plus une passion !" "moi j'adore ça… j'adore être bourré" :-). Les sondages rapportent que sur l'ensemble des étudiants brésiliens, ceux d'Ouro Preto sont les plus portés sur la boisson. Je tiens visiblement un specimen, et il me rappelle étrangement de jeunes étudiants français… ;-) 

 

A quand des Repúblicas françaises ?

Importable en France, ce modèle ? Nos étudiants franchutes accepteraient-ils cette notion de dernier arrivé qui doit faire ses preuves, se "soumettre" aux règles des plus vieux ? Accepteraient-ils ce "carcan" séculaire ? Notre entrée dans la vie étudiante étant souvent synonyme de liberté totale, pas sûr qu'ils apprécieraient ! Pourtant, pourtant… levez le doigt : combien de redoublements, en première année, sont dus à une mauvaise gestion de cette liberté ? C'est décidé, mes enfants, je les collerai en República...

 

 

C. Rebours

"A Rumbo Libre, en Amérique du Sud"

 

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