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Capucine Trochet - avec Tara Tari, nous avons passé le méridien de Greenwich

Au moment de quitter Alicante, Capucine Trochet fait le point sur ActuNautique.com, de sa traversée de l'Atlantique sur Tara Tari, un petit bateau de pêche en composite de toile de jute venu du Bangladesh...

 

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Capucine, où en êtes vous de votre périple ?

 

Quand je regarde la carte et que je vois ce que nous avons déjà fait, je suis vraiment contente. En arrivant à Alicante, j'ai félicité Tara Tari. Des passages difficiles de la Méditerranée sont derrière: le Golfe du Lion, le Cap Creus, le Delta de l'Ebre, le Cap de la Nao...  Nous avons bien avancé, malgré les conditions hivernales et le trafic. Peu de temps avant d'arriver à Alicante, nous avons passé le méridien de Greenwich, c'est à dire que nous sommes passés en longitude Ouest et désormais nous ferons toujours cap au Sud Ouest et à l'Ouest jusque de l'autre côté de l'Atlantique. C'est symbolique, mais cela m'a fait plaisir quand j'ai fait mon point sur la carte marine. Là, je suis à Alicante et je repars en mer aujourd'hui (8 février) en direction de Gibraltar. Nous ouvrons le chapitre "Andalousie". L'aventure continue !

 

Par rapport à votre planning initial, les délais sont-ils tenus ? 

 

Le planning initial a été fait en fonction des contraintes météo dans l'Atlantique : traverser avec les vents portants et arriver à Miami avant le début de la saison des cyclones. Pour le moment je ne suis pas en retard, mais même si je l'étais, je ne souhaiterais pas me mettre de pression à cause d'un planning. Partir coûte que coûte ce serait prendre des risques et cela ne m'intéresse pas. J'avance lentement car le vent fort de l'hiver en Med me bloque souvent plusieurs jours dans un port. A l'Ampolla (nord du Delta de l'Ebre) et à Valence, il y a eu jusqu'à 50 noeuds de vent pendant plusieurs jours, c'était sage de rester à quai. Je prends le temps d'avancer le plus en sécurité possible. Le vent est mon horloge et mon calendrier, ma progression dépend de lui et de la mer. Comme je tiens à avancer en sécurité, prendre mon temps fait partie de mon aventure.

 

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Jusqu'à présent, vous aviez surtout navigué en Atlantique, que pensez vous de cette première longue expérience en Méditerranée ?

 

Oui, j'ai surtout navigué en Atlantique. Cependant en 2010 j'avais  fait une course de 300 milles nautiques en double en Méditerranée. C'était une course du circuit Mini 6.50, la Mini Empuries : départ de l'Escala, tour de l'île de Menorca, et retour à l'Escala sans arrêt. Cette course a été intéressante car elle m'a permis de découvrir les phénomènes du "tout ou rien" des vents de Méditerranée. Mais c'était une course au large, où nous allions vite et pendant laquelle nous n'avions croisé ni pêcheur ni cargo. Là, ça n'a rien à voir. Avec Tara Tari, je navigue près des côtes, généralement à 4 ou 5 milles de la terre. Or près de côtes, il y a énormément de pêcheurs, de fermes piscicoles, de cargos et de ferries qui entrent et sortent des ports de commerce. Et il y a les phénomènes 'locaux', du relief de la côte qui perturbent un peu la donne. Cette première grande expérience en Méditerranée est très formatrice, j'apprends à chaque mille. On m'avait mis en garde en me disant que la Med l'hiver est très difficile. je sais désormais que ce n'est pas une légende !

 

Vous avez rencontré beaucoup de trafic au niveau de Valence. Comment s'organise t-on quand on navigue en solitaire, sur un petit voilier, par rapport aux cargos, ferries et autres paquebots ?

 

Il ne faut jamais oublier que la priorité à bord, c'est la sécurité. A bord de Tara Tari, je ne pensais pas m'arrêter à Valence, mais le vent était retombé et je n'arrivais pas à passer devant l'entrée du port de commerce, je suis donc rentrée au port de l'Amercica's Cup, juste au nord. Le lendemain, 2ème tentative et 2ème entrée au port; toujours pas assez de vent. Il était hors de question de prendre le risque d'aller au milieu des cargos sans être manoeuvrante. Quand je suis enfin repartie, je me suis retrouvée dans un trafic incroyable de cargos, ferries et paquebot. C'est très impressionnant. Dans ces cas-là il faut redoubler de vigilance mais ne pas paniquer. La règle est simple, il faut rester manoeuvrant et ne pas hésiter à contacter le cargo par radio VHF pour lui indiquer notre présence. Tant que l'on ne connaît pas exactement le cap du gros bateau, il ne faut pas changer sa route. Il y a un réflecteur radar sur le hauban de Tara Tari, normalement cela permet aux autres bateaux de le "voir", et il y a aussi de très bons feux de mât. Sans instrument électronique ou logiciel de navigation, on estime la route de collision en faisant des points de relèvement et en observant les feux du navire (la nuit). Au large de Valence, il faisait nuit, je suis restée attentive aux feux des cargos. Alignement des feux avant et arrière, feux vert et rouge visibles... rien de bon: j'ai compris que nos chemins pouvaient se croiser et j'ai donc changé radicalement ma route, à 90° de la sienne. Un changement net pour que la manoeuvre soit claire pour tout le monde. L'important est de garder son sang froid.

 

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Vous êtes déjà vous fait des frayeurs justement ?

 

Pas vraiment de frayeurs, non. On ne prend jamais les bonnes décisions dans la peur ou dans l'énervement. En fait, à bord je suis très concentrée et je refuse de perdre ma lucidité. Cependant un petit stress assez sain est de bonne compagnie; cela permet d'anticiper le plus possible ce qu'il se passe ou ce qu'il peut se passer. Quand le paquebot est passé à 100 mètres de Tara Tari, la scène était assez spectaculaire, mais tout était maîtrisé, j'avais changé ma route et lui allait passer très vite. Qu'il passe à 10km ou à 100 mètres, tant qu'il n'y a pas de collision, finalement il n'y a pas de problème. J'ai repris ma route en restant concentrée. 

 

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A lire votre blog assidûment, j'ai l'impression que votre cette traversée, c'est un peu un mélange d'introspection, en navigation, et d'ouverture vers les autres en escale. 

 

En mer, je vis des moments d'heureuse solitude avec Tara Tari. Et à terre, le contraste est immense, je suis très rarement seule. Tara Tari intrigue, et il y a vraiment beaucoup de monde qui vient me poser des questions sur le bateau et sur mon aventure. L'accueil réservé à Tara Tari est toujours assez impressionnant! Des personnes de tous les âges et de tous les styles prennent le temps de parler et de s'intéresser sincèrement à ce petit voilier de pêche, au jute, au Bangladesh. Ils font des photos et m'envoient toujours des messages ensuite. Le fait que je sois une fille ou encore la simplicité de mon aventure surprend beaucoup, surtout en hiver, alors on m'offre des cadeaux: boites de conserve de nourriture, bonnets, des bouts, des poulies pour le bateau. La générosité et la solidarité sont des valeurs qui existent et cela fait chaud au coeur! Le partage nous porte depuis le début et nous porte encore au fil des milles. A Alicante j'ai fait une conférence dans les locaux de l'OHIM (de la commission européenne) devant de personnes en cravate, et la veille je répondais par skype aux élèves du Lycée Français de Barcelone pour leur émission de radio. L'aventure parle à tous les profils. C'est l'effet Tara Tari

 

Capucine, par certains côté, vous êtes un peu Mac Gyver non ?

 

Tous les marins qui naviguent en solitaire doivent savoir l'être un peu, je pense. Mais à bord de Tara Tari, c'est sur qu'il faut se débrouiller avec les petits moyens du bord pour réparer ou "bidouiller" par anticipation. Et puis je m'amuse aussi à essayer de revenir aux essentiels de navigation. Par exemple, j'ai fabriqué un loch pour calculer la vitesse de Tara Tari, avec seulement un bout et une bouteille d'eau en plastique. C'est simple et ludique. Réfléchir à de nouvelles astuces et bricoler, cela m'a toujours plu. Avec un bon couteau suisse, des bouts et de l'imagination, on arrive à faire pas mal de choses.

 

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Votre escale à Valence semble vous avoir un peu déçue, eu égard notamment à la Marina, vide et abandonnée. Vous aviez hâte de reprendre la mer...

 

Ce n'est pas que l'escale ne m'a déçue, c'est juste que j'ai été assez écoeurée de voir cette grande marina, construite pour l'America's Cup, toute vide. Le bassin où se trouvaient les bateaux, les hangars des équipes et les bâtiments de la course (restaurant, boutiques..) sont tous à l'abandon. Rien ni personne. Cela m'a donné une grande impression de froid et de gâchis. A Valence tout était en grand, et même si TaraTari a été bien accueilli par les personnes du port, je me sentais en décalage avec ce qui m'entourait. Par exemple, il y avait une piste de Formule 1 qui passait à cinq mètres de là ou était amarré Tara Tari. Pour ce qui est d'avoir hâte de reprendre la mer, en général j'ai toujours hâte de repartir en mer. 

 

Quelles sont les prochaines étapes prévues ?

 

Comme depuis le début, j'avance en fonction du vent. A Alicante j'ai préparé la navigation jusqu'à Gibraltar, mais je pense que je m'arrêterai avant pour me reposer. Il y a encore quelques passages délicats lors de cette étape andalouse, notamment au niveau du Cap de Gata. Ensuite, il y aura le passage du détroit de Gibraltar pour rejoindre les côtes marocaines, ce sera un événement ! mais j'avance petit à petit et pour le moment je me concentre sur la sortie d'Alicante. 

 

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