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Interview de Capucine Trochet - c'est un partage qui nous porte, Tara Tari et moi

C'est un périple de 6 mois dans lequel s'est lancée la jeune navigatrice française Capucine Trochet : rallier La Ciotat à Miami, à bord de Tara Tari, le petit voilier en composite de toile de jute, fabriqué au Bangladesh, et qui a servi à Corentin de Chatelperron, à démontrer toute la pertinence de ce nouveau matériau pour équiper la flotte de pêche de ce pays.

ActuNautique a retrouvé  Capucine à Barcelone, ville dans laquelle elle est revenue après avoir interrompu l'étape qui devait la conduire à Alicante...

 

Capucine, on vous avait laissée, quittant Barcelone pour Alicante, et vous décidez de revenir à Barcelone le lendemain du départ ! Que s'est-il passé ?


Le mois de décembre est connu pour être la pire période pour naviguer dans cette zone de Méditerranée. Avec mes routeurs GreatCircle nous avons vu un petit créneau qui aurait pu me permettre d'arriver en 5 jours à Alicante. Mais ici la réalité est toujours plus forte que ce que les fichiers annoncent et je me suis retrouvée dans du vent fort, je pouvais faire avec.

La nuit, il y a un phénomène qui n'arrange rien que l'on appelle la "brise nocturne" : la température de la mer est supérieure à celle de l'air côtier pendant la nuit et cette différence crée un renforcement du vent de la terre vers le large.

Tara Tari a battu son record de vitesse, en allant à 7 noeuds au près.  Le vent fort est devenu très fort et a soulevé la mer. En un instant, les vagues sont devenues dangereuses, très hautes et très courtes. Ca tapait fort sur le bateau, je me suis pris des tonnes d'eau dans la figure. Un gilet de sauvetage qui était à l'intérieur s'est gonflé tout seul, sous l'impact d'une vague.

Et puis je me suis retrouvée devant une ferme piscicole. Le vent et les vagues venait du Sud Ouest, là où j'allais. Contourner la ferme impliquait de prendre les vagues de côté, ce qui n'est pas bon. Vers 5h du matin, un peu au nord de Taragonne, j'ai pris la décision de ne pas poursuivre et de remonter vers le Nord.

J'aurais pu m'arrêter dans un autre port, mais je savais que les jours suivants ne seraient pas bons, ça valait le coup de remonter à Barcelone. Le retour s'est très bien passé, dans 30 noeuds de vent. 24h après être partie j'étais donc de retour. Aucune casse sur le bateau, je suis très contente d'avoir pris cette décision et d'avoir ramené TaraTari en pleine forme. 

 

Capucine-Trochet-Barcelone.JPG

 

La sécurité passe donc avant tout ?

A bord, je suis toujours attachée, toujours. La sécurité, c'est la priorité en mer ! Juste avant la tombée de la nuit, j'ai observé attentivement les éléments car ils livrent de bons indices : la lune était voilée par les nuages, beaucoup d'humidité dans l'air et le ciel était très noir au Sud. La mer se creusait au fil des milles déjà parcourus. Conditions orageuses, instables.. j'ai compris que la nuit allait être sportive.

Assez vite, j'ai réduit la toile pour stabiliser un peu le bateau, et je me suis appliquée à la barre pour bien négocier les vagues. Dans mon ciré, j'avais tout un petit équipement de sécurité. Mais plus important encore que le matériel, il faut faire preuve de bon sens. Il faut savoir dire stop. Les heures passaient et la situation empirait. Rentrer au port était ce qu'il y avait à faire et je ne me suis pas posé mille questions.

Ca ne gâche pas l'aventure. La mer est la plus forte, quand ça ne passe pas, il ne faut pas insister.  

 

Lors des deux premières étapes de la traversée, vous étiez accompagnée de Maxime Dreno. Quels enseignements tirez-vous de ce co-skipping de Tara Tari ?


Le Golfe du Lion est dangereux, je tenais à le passer en double, tout comme je tiens à être accompagnée sur d'autres étapes de mon parcours.

Pour cette première partie, j'avais proposé à Maxime de venir car il est calme et que c'est une qualité nécessaire à bord de TaraTari. A part une journée de pétole devant Sète qui a été éprouvante, nous avons navigué dans un vent souvent soutenu qui nous a permis d'arriver vite à Barcelone, et cela a été une vraie satisfaction.

Nous avons enchaîné des quarts de deux heures, pas plus longs car les nuits sont trop froides en hiver, et j'ai l'impression que nous n'avons fait que nous croiser. C'est toujours comme ça, en double, en mer. Mais l'ambiance était bonne et c'était super d'avoir Maxime à bord. En solitaire, je ne peux compter que sur le pilote automatique Nke, c'est différent, mais j'aime beaucoup la navigation en solitaire.

 

Maxime-Dreno-sur-Tara-Tari-avec-Capucine-Trochet.JPG

 

Pouvez-vous nous en dire plus justement sur Tara Tari, son comportement à la mer... On le dit par exemple enclin à de petites entrées d'eau récurrentes, sans parler du mauvais caractère de Djian Dong, le moteur !


Tara Tari est un petit voilier qui se comporte très bien! Il ne faut pas oublier qu'il a été dessiné par le cabinet VPLP et qu'il est bien né. Tara Tari passe partout, mais plus lentement, c'est une petite trottinette. 

Au près, si les réglages des voiles sont bons, il avance tout seul au bon endroit, c'est très agréable.

Quant à l'eau dans le bateau.... oui, ce n'est pas un mythe, il y a toujours un peu d'eau qui entre. Moins qu'avant car j'avais pu réparer des petites choses pendant le chantier à Lorient, mais là il y a encore un peu d'eau qui entre par le tube d'étambot. Rien d'affolant, mais il faut régulièrement pomper. ça réchauffe, c'est toujours ça!

Le moteur de TaraTari est un poème mais aussi vrai un casse tête chinois. Il faut avoir de bons bras pour arriver à le démarrer avec la manivelle toute rouillée. "DjianDong" fait partie du bateau, je n'ai pas voulu le remplacer même si je n'arrivais pas à le démarrer. De manière générale, à bord de Tara Tari, il faut toujours anticiper les problèmes, c'est la meilleure manière de les éviter. Cela implique pas mal de jugeote et de bricolage avec les moyens du bord. C'est aussi ça, l'esprit de navigation de Tara Tari. Il faut pouvoir se débrouiller.

 

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Votre traversée de l'Atlantique sur Tara Tari, c'est plutôt un pari à vous même ou une aventure collective ?


L'aventure que je vis est collective, ou plus exactement partagée.

Il y a des centaines de mains qui ont permis la naissance du bateau, sa mise à l'eau, son premier voyage, sa tournée en France, le chantier mené à Lorient, la nouvelle mise à l'eau ou encore la nouvelle aventure que je vis. Tara Tari est né au Bangladesh, grâce à Corentin mais aussi grâce à l'aide de ceux qui travaillent au chantier "Tara Tari", et grâce à l'association Watever qui porte le programme de recherches sur le jute.

A Lorient, je n'aurais pas pu tenir les délais du chantier sans la précieuse aide d'Olivier Blin, de Stéphane Bulard et de François Robert. Et puis j'ai reçu de l'aide de tout le milieu de la course au large: Armel Le Cleac'h, Tanguy de Lamotte, Michel Desjoyeaux, Jean Le Cam, Ronan Deshayes, Charlie Dalin, Antoine Debled et tant d'autres, et des partenaires techniques aussi... c'est impressionnant et tellement touchant toute cette aide. Et puis il y a Kerpape, le centre dans lequel j'ai été hospitalisée de longs mois; Tara Tari a quitté la Bretagne de là-bas, j'étais entourée de mes amis à roulettes. Ils suivent l'aventure, tout comme les médecins et les soignants. C'est un partage qui nous porte, Tara Tari et moi. 

La navigation sera principalement en solitaire, donc une partie de l'aventure est personnelle, oui. Mais ce n'est pas un pari pour autant. La mer est la plus forte, inutile de parier le contraire. J'ai simplement envie d'aller goûter à la solitude au large, de vivre la simplicité épurée, de prendre l'air et de rêver encore et toujours. TaraTari a un message à passer, qu'il dévoile au fil des milles.  

 

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Maguelonne Turcat Martin-Raget et Capucine Trochet, à Marseille 

 

Quand pensez vous repartir vers Alicante ?


A priori dimanche soir, 18 décembre. D'après les fichiers, une petite fenêtre pourrait en effet s'ouvrir et se refermer très vite, lundi en fin d'après-midi.

Cela signifie que je peux naviguer pendant 24h, entre deux oscillations : le vent va tourner d'Ouest à Nord et entre les deux, j'ai peut-être un petit créneau. Ma progression vers le Sud va certainement se faire par "sauts de puce", car les coups de vent fort s'enchaînent à cette période de l'année et rendent la navigation compliquée à mener sur plusieurs jours.

Décembre est vraiment le pire moment pour naviguer ici, alors aller de port en port est peut-être la stratégie la plus adaptée à cette zone de Méditerranée. Nous allons refaire un point avec les routeurs samedi, car les phénomènes évoluent très vite et nous devons reconsidérer nos décisions à chaque nouvelle mise à jour des données météo.

Petit à petit, mais en sécurité.... voilà la stratégie adoptée ! Départ dimanche soir, si tout va bien.. mais là le vent souffle vraiment fort !

 

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Jean François 17/12/2011 00:44

Bravo Capucine et bon courage, on va suivre ça de près!