20 Novembre 2025
Huit à neuf jours après le départ de Mindelo, les équipages du Rallye des Îles du Soleil 2025 entrent dans une nouvelle phase de leur transat. L’alizé d’est à nord-est s’est nettement assagi, 9 à 13 nœuds établis, la mer s’est rangée et la houle s’est adoucie. La flotte progresse désormais dans une Atlantique apaisée, où il faut davantage composer avec les réglages fins, la patience et la gestion du moral qu’avec les rafales et les grains. Pour beaucoup, c’est aussi le cap symbolique de la mi-parcours, celui où la Guadeloupe cesse d’être une abstraction pour devenir un horizon tangible.
Depuis 2017, le Rallye des Îles du Soleil, organisé par Grand Pavois Organisation, relie les Canaries à la Guadeloupe via Mindelo, au Cap-Vert. Pensé comme une transat conviviale plutôt qu’une épreuve de vitesse, l’événement rassemble des monocoques et des multicoques de grande croisière autour d’un cadre sécurisé : briefings météo quotidiens, suivi cartographique en temps réel, assistance à terre et temps d’escale structurés. Soutenu par la Région Guadeloupe, la Communauté de Communes de Marie-Galante, le Département de la Charente-Maritime, les Marinas Calero et de nombreux chantiers partenaires, le rallye revendique un ADN de partage, de pédagogie et de navigation hauturière responsable.
Un Atlantique plus calme, des choix de route plus subtils
Après plusieurs jours de vent soutenu et de mer croisée, les modèles se confirment : l’alizé mollit sensiblement. Le bulletin du jour annonce un flux d’ENE autour de 9 à 13 nœuds et peu de grains, invitant les équipages à revoir leur stratégie. Sur Diaoul, à un peu plus de 1 100 milles de Marie-Galante, le spi est de retour dès que 13 nœuds réels s’installent : « on cherche le vent au sud » résume l’équipage, qui alterne désormais entre longues heures sous spi en ciseaux et phases de glisse plus mesurées au vent arrière.
Même ambiance sur Diva, qui progresse voiles en ciseaux dans une mer encore résiduelle mais en atténuation. Le vent oscille en force et en direction, de 11 à 15 nœuds entre 80 et 110° : de quoi maintenir 5,5 à 6,5 nœuds de vitesse fond, au prix de réglages constants et d’empannages réguliers pour rester au plus près de la route directe vers la Guadeloupe. Littorina, voisine de Diva, profite de la même veine de vent sous grand-voile et Code D, tout en anticipant déjà les jours plus instables annoncés pour la suite.
Plus au nord, certains choisissent de « sacrifier » un peu la vitesse pour soigner le cap. Piment Rouge, sous double voile d’avant, assume une philosophie assumée de patience : « on change rien, on sacrifie la vitesse pour le cap. » résume l’équipage, qui préfère continuer à dérouler ses 140 m² de toile dans la quiétude plutôt que de multiplier les manœuvres dans un vent capricieux.
Pour une majorité de bateaux, ce 20 novembre coïncide avec le franchissement de la moitié du parcours Mindelo - Marie-Galante. Un repère psychologique fort, que chacun marque à sa manière. À bord de Liberty B&B, l’événement se fête à la québécoise : poutine (avec les moyens du bord), sushis de thazard et de bonite, gâteau au chocolat et verre de blanc. « On essaie vraiment d’apprécier le trajet autant que l’arrivée. » souligne l’équipage, bien conscient que ces journées de grand large deviendront vite des souvenirs.
Même état d’esprit sur L’Eden, où l’on prévoit de célébrer officiellement le mi-parcours : changement d’heure, pain maison, machine à glaçons en route et apéritif « de compétition » en perspective. Moira, qui vient également de dépasser la barre symbolique, prépare un toast à bord, d’autant plus apprécié que la pêche s’est enfin montrée généreuse : une dorade et une bonite, grâce à un hameçon bricolé sur mesure.
Sur Oïkia, la mi-transat prend une dimension familiale : lettre au Père Noël, préparation d’un calendrier de l’Avent avec rouleaux de papier, saucisson au menu et réflexion tranquille sur la durée de la traversée. Les enfants parlent de « dix ou onze jours » restants sans sourciller, preuve que le rythme hauturier est désormais intégré.
Si la météo s’apaise, les bateaux, eux, rappellent régulièrement qu’une traversée de l’Atlantique ne se fait jamais sans aléas. Rebelote a dû affaler la grand-voile pour remettre un coulisseau en place et raccourcir une drisse fatiguée. Sur Maeliz, la réparation de l’enrouleur de génois, entamée les jours précédents, est enfin menée à bien, permettant de reprendre une configuration classique grand-voile + génois tangonné, cap au 293° dans un vent d’est d’une quinzaine de nœuds.
Diaoul n’échappe pas non plus aux incidents : spi à l’eau en « chalut » après l’ouverture d’un mousqueton d’amure, récupération, inspection de la drisse puis redémarrage prudent. Sur Samaria, la journée de la veille a tourné à la séance de couture à grande échelle : spi asymétrique déchiré, réparation partielle, puis constat d’une seconde zone abîmée. Faute de « tape pour spi » à bord, le gennaker prend le relais pour la suite de la traversée.
Oïkia, de son côté, a dû gérer un épisode plus délicat : un filet de pêche enroulé dans l’hélice, privant temporairement le bateau de propulsion au moteur. Après concertation avec l’organisation et observation météo, une plongée très encadrée est finalement réalisée dans une mer maniable, permettant de libérer l’arbre et de retrouver un fonctionnement normal. Un soulagement très net à bord, même si les manœuvres restent effectuées avec prudence.
Avec la baisse du vent, la vie à bord retrouve un tempo plus lent. Sur Sea Garden, on change d’heure, on hésite entre fuseau guadeloupéen et UTC-2, et l’on tranche en fonction de l’horaire idéal pour le ti-punch au coucher du soleil. Chocolatines au petit-déjeuner, oxley en tête de mât, mer peu agitée : tout est en place pour un farniente rythmé par les quarts, quelques manœuvres et de longues discussions.
Ozami, qui assume « d’y aller doucement » multiplie les bricolages prudents après une grosse frayeur la veille sur le vérin de pataras, tandis que les cannes à pêche restent, pour l’heure, moins efficaces que les tartines de fromage. Sur Jamcat, au contraire, la progression se poursuit tranquillement sous spi multicolore, au son de Baudelaire cité en plein quart de nuit, preuve que le large laisse aussi du temps pour la contemplation.
Partout, le même constat : les jours passent vite, portés par la routine des quarts, les réparations, les ateliers couture ou cuisine, les playlists du bord et quelques rares croisements ; un cargo, un voilier de régate retardataire ou le grand monocoque rose Emma, aperçu hier soir depuis Jackno et accueilli comme une apparition.
Une transat à savourer avant les derniers milles
Avec un peu plus de 800 à 1 100 milles encore à parcourir selon les routes choisies, la flotte du Rallye des Îles du Soleil entre dans une phase charnière : celle où l’on commence à compter les jours avant Marie-Galante, tout en tentant de prolonger le plus possible cet « état de grâce » du grand large. Les prochains jours devraient rester marqués par un alizé modéré et une mer raisonnable, avant un retour possible de l’instabilité.
En attendant, chacun savoure ce 20 novembre comme une respiration : vent maniable, mer assagie, réglages patients, discussions au cockpit et cuisine inventive. Une transat telle qu’on la rêve souvent, où le temps s’étire entre deux grains, deux manœuvres et deux couchers de soleil sur l’Atlantique.