12 Mai 2026
Au large de Balaruc-les-Bains, dans les profondeurs de l’étang de Thau, se cache un phénomène hydrologique singulier étudié depuis plusieurs décennies par les scientifiques. À environ trente mètres sous la surface, la source de la Vise — surnommée localement “le Gouffre” ou “le Volcan” — alimente habituellement la lagune en eau douce issue d’un aquifère profond logé dans les calcaires jurassiques.
Mais à certaines périodes, ce fonctionnement peut soudainement s’inverser.
La source cesse alors d’émettre de l’eau douce et commence au contraire à absorber l’eau saumâtre de la lagune. Ce mécanisme, appelé “inversac”, provoque une intrusion massive de sel dans les nappes souterraines côtières.
Le phénomène est connu localement depuis la fin des années 1950, notamment des pêcheurs et ostréiculteurs du bassin de Thau. Pourtant, son fonctionnement précis demeurait encore mal compris jusqu’à récemment. Des chercheurs du BRGM et de la société ANTEA ont finalement réussi à l’observer directement grâce à un dispositif expérimental installé sur la source sous-marine.
L’équipement, immergé en 2019 par des plongeurs spécialisés, permet de mesurer en continu les débits, la salinité, la température et les variations de pression au niveau du conduit karstique. Le système a enregistré un épisode majeur le 27 novembre 2020 : en quelques minutes, le débit de la source est passé d’un écoulement ascendant de 120 litres par seconde à une aspiration descendante atteignant 350 litres par seconde.
Simultanément, l’eau douce et chaude provenant de la nappe a été remplacée par une eau froide et salée identique à celle de la lagune. L’épisode d’inversac s’est ensuite prolongé durant seize mois.
Les conséquences sont importantes pour le territoire. Selon les estimations des chercheurs, environ sept millions de mètres cubes d’eau salée auraient pénétré dans l’aquifère durant cet épisode, apportant près de 200 000 tonnes de sel dans les eaux souterraines.
Cette salinisation progressive menace directement les usages locaux. Les nappes concernées alimentent les réseaux d’eau potable, l’irrigation agricole ainsi que les thermes de Balaruc-les-Bains, première station thermale française en fréquentation. Plusieurs forages privés ont déjà été affectés et certains maraîchers ont dû interrompre leur activité à cause de la dégradation de la qualité de l’eau.
Le phénomène explique également des inondations atypiques observées dans la commune lors de périodes sèches. Lorsque l’eau salée envahit brutalement le conduit karstique, sa densité supérieure crée une forte surpression hydraulique qui se propage dans la nappe souterraine. Résultat : caves, parkings et sous-sols peuvent être inondés sans qu’aucune pluie ne soit tombée.
Les scientifiques attribuent le déclenchement des inversacs à une combinaison de sécheresse prolongée et de tempêtes marines augmentant temporairement le niveau de la lagune. Avec la multiplication des épisodes secs et la montée du niveau marin, les chercheurs redoutent désormais un basculement durable du système vers une salinisation permanente de l’aquifère côtier.