En France, plusieurs villes ont déjà été annoncées : Paris, Annecy, Cannes, Marseille, Nice, Saint-Tropez et Toulon : là où la demande est forte. À l’échelle européenne, Uber vise également des zones touristiques majeures comme Ibiza, Majorque, la côte amalfitaine en Italie, Dubrovnik, Split ou encore plusieurs destinations portugaises.
Le concept repose sur une intégration des offres de Click&Boat directement dans l’écosystème Uber.
Depuis l’application, les utilisateurs pourront accéder à une sélection de bateaux disponibles à la journée avec skipper, comparer les offres et finaliser leur réservation via la plateforme nautique partenaire. Uber ne crée donc pas une flotte propre : l’entreprise agit comme une interface de distribution et de réservation s’appuyant sur l’infrastructure déjà existante de Click&Boat et sur les bateaux appartenant à des professionnels ou à des particuliers.
L’objectif affiché est de rendre l’accès à la mer aussi simple que la réservation d’un VTC ou d’une livraison de repas : quelques clics suffisent pour organiser une sortie en mer, sans permis bateau ni connaissance technique particulière grâce à la présence systématique d’un skipper professionnel.
Pour le consommateur, cette évolution semble logique. Réserver une sortie en mer depuis une application connue, payer instantanément et accéder rapidement à une offre variée correspond parfaitement aux nouveaux usages numériques. Le nautisme, longtemps perçu comme complexe, technique ou réservé à une clientèle expérimentée, devient plus accessible et plus spontané.
Mais derrière cette modernisation apparente, les enjeux économiques sont considérables.
Le modèle des plateformes numériques repose sur un principe simple : contrôler l’accès au client sans posséder directement les actifs. Ni Uber ni Click&Boat ne produisent eux-mêmes le service principal. Les bateaux appartiennent aux loueurs professionnels ou aux propriétaires particuliers. La valeur créée par les plateformes réside dans la maîtrise de la visibilité, de la réservation, du paiement et de la relation client. En échange de cette puissance technologique et commerciale, elles prélèvent une commission sur chaque transaction.
Dans le nautisme, cette logique peut profondément modifier l’équilibre du marché.
Les professionnels du secteur supportent déjà des coûts fixes très élevés : achat des bateaux, entretien, assurances, maintenance technique, sécurité, salaires, conformité réglementaire et surtout places de port, dont la rareté constitue une barrière structurelle majeure. À cela s’ajoutent les coûts liés aux skippers pour les locations avec équipage.
Contrairement à un chauffeur VTC, dont le ticket d’entrée peut se limiter à une voiture financée en LOA, ou à un livreur Uber Eats pouvant démarrer avec un simple vélo électrique, devenir professionnel de la location de bateaux exige des investissements considérables. Le nautisme est un secteur fortement capitalistique, avec des contraintes opérationnelles lourdes et des actifs coûteux.
Cette différence change profondément le rapport de force économique
Dans les VTC ou la livraison de repas, les plateformes disposent d’un pouvoir important car l’offre de chauffeurs ou de livreurs est relativement abondante et facilement renouvelable. Dans la location de bateaux, la situation est presque inverse : les professionnels détiennent les actifs rares. Sans bateaux, sans places de port et sans opérateurs locaux, il n’existe tout simplement pas d’offre à distribuer.
La rareté des places de port constitue ici un levier stratégique fondamental. Une plateforme peut disposer d’une technologie performante et d’une puissance marketing mondiale ; sans professionnels implantés localement, elle ne peut pas créer artificiellement une flotte. À Toulon, par exemple, l’absence de loueurs partenaires signifierait mécaniquement l’absence d’offre Uber sur le marché local.
Autrement dit, contrairement aux VTC, les professionnels du nautisme conservent aujourd’hui une capacité de négociation beaucoup plus forte face aux plateformes.
Cela explique pourquoi ce type de modèle pourrait être plus attractif pour des particuliers souhaitant louer ponctuellement leur bateau que pour des sociétés de location déjà structurées. Pour un propriétaire privé, la plateforme représente une source de revenus complémentaire et une visibilité immédiate. Pour un professionnel, elle peut rapidement devenir un intermédiaire supplémentaire venant réduire des marges déjà sous pression.
Car l’enjeu principal reste celui de la dépendance économique
L’histoire récente des plateformes montre un schéma récurrent : dans un premier temps, elles apportent du volume, simplifient l’accès au marché et génèrent de nouveaux clients. Puis, progressivement, elles captent la relation commerciale. Les hôtels sont devenus dépendants des plateformes de réservation en ligne. Les restaurants dénoncent régulièrement le poids des commissions des applications de livraison. Dans tous les cas, celui qui contrôle l’interface client finit par concentrer une part croissante de la valeur.
Le nautisme pourrait connaître une évolution similaire.
Le partenariat entre Uber et Click&Boat renforce encore cette dynamique. Click&Boat occupait déjà une position forte sur la réservation nautique en ligne. Avec la puissance marketing et la base d’utilisateurs d’Uber, la plateforme pourrait devenir encore plus dominante sur certains marchés touristiques et écorner son image auprès des professionnels.
Cette domination potentielle repose aussi sur un changement majeur dans la stratégie économique d’Uber.
Jusqu’à présent, l’entreprise s’est développée sur des services du quotidien à faible panier moyen : quelques euros pour une course VTC ou une livraison de repas. La location de bateaux fait entrer Uber dans un univers beaucoup plus premium. Une journée en mer représente rapidement plusieurs centaines d’euros, voire plusieurs milliers pour un yacht ou un catamaran avec skipper.
Même avec un volume de réservations inférieur à celui des VTC, les commissions générées peuvent devenir extrêmement rentables. Une seule réservation haut de gamme peut rapporter autant que des dizaines de courses urbaines. Le nautisme offre donc à Uber un marché à forte valeur unitaire, avec une logistique relativement légère puisque les actifs restent financés par les professionnels locaux.
Uberiser la location, de bateaux, est-ce attendu par les professionnels ?
Mais cette logique suscite aussi des inquiétudes croissantes parmi les acteurs du secteur.
Beaucoup de professionnels ne souhaitent pas voir leur activité progressivement “ubérisée”. Derrière la promesse de visibilité et de nouveaux clients, certains redoutent une perte progressive de contrôle sur leur métier : dépendance commerciale, standardisation des prix, pression sur les marges et transfert de la relation client vers une multinationale de l’intermédiation numérique.
La question du contrôle de la facturation et du client devient centrale.
Lorsqu’une plateforme maîtrise le paiement, les données clients et la visibilité des offres, le loueur peut finir par devenir un simple exécutant interchangeable. Cette perspective inquiète particulièrement des entreprises locales qui ont construit leur activité sur une relation humaine, une expertise du littoral et une clientèle fidélisée.
L’intégration des skippers dans l’offre constitue également un levier stratégique important. En proposant des sorties avec capitaine, Uber et Click&Boat ouvrent le marché à une clientèle sans permis bateau ni expérience maritime. Le nautisme devient alors un produit touristique beaucoup plus large, accessible à presque tous.
Pour les skippers, cette visibilité peut représenter une opportunité économique réelle. Mais si les plateformes deviennent dominantes, elles pourraient également exercer une pression croissante sur les tarifs afin d’augmenter les volumes et de rester compétitives.
Standardiser l'expérience nautique ?
Un autre risque concerne la standardisation de l’expérience nautique. La location de bateaux ne se résume pas à une simple transaction numérique. Elle repose souvent sur le conseil, la connaissance locale, la sécurité et l’accompagnement personnalisé. Or, les grandes plateformes cherchent généralement à uniformiser les services afin de rendre l’expérience fluide, rapide et comparable partout.
Cette logique peut progressivement affaiblir la dimension artisanale et relationnelle du métier.
Pour autant, considérer Uber et Click&Boat uniquement comme des menaces serait réducteur. Les plateformes apportent aussi des avantages réels : visibilité internationale, simplification des réservations, remplissage des périodes creuses et accès facilité à une clientèle étrangère. Pour certaines petites structures, cette exposition numérique peut représenter un levier de croissance significatif.
Le véritable enjeu sera donc la capacité des professionnels à préserver leur indépendance économique.
Les entreprises qui dépendront exclusivement des plateformes risquent de devenir de simples prestataires remplaçables. À l’inverse, celles qui conserveront une relation directe avec leurs clients, une image forte, une expertise locale reconnue et des services différenciants auront davantage de chances de protéger leurs marges et leur autonomie.
L’arrivée d’Uber dans la location de bateaux illustre finalement une transformation plus large de l’économie des loisirs. Comme dans le transport, l’hôtellerie ou la restauration, les plateformes numériques simplifient l’accès au service mais déplacent progressivement le pouvoir économique vers ceux qui contrôlent l’accès au client.
La différence fondamentale est que, dans le nautisme, les professionnels disposent encore d’un avantage stratégique majeur : la maîtrise d’actifs rares et difficilement reproductibles.
Les places de port, les flottes et l’expertise opérationnelle ne se créent pas instantanément à coups d’algorithmes ou de marketing. C’est précisément cette rareté qui pourrait empêcher, au moins partiellement, une ubérisation totale du secteur nautique.