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Légendaire - quand une sardine a bloqué le Vieux Port de Marseille

À Marseille, la mer ne se contente pas de façonner les rivages ; elle nourrit aussi les récits. Certains faits, modestes à l’origine, prennent avec le temps une ampleur inattendue, jusqu’à devenir des symboles. Parmi eux figure une histoire singulière, connue bien au-delà des quais : celle de la sardine qui aurait, un jour, bloqué l’entrée du Vieux-Port.

Légendaire - quand une sardine a bloqué le Vieux Port de Marseille
Légendaire - quand une sardine a bloqué le Vieux Port de Marseille

À Marseille, certaines histoires semblent trop savoureuses pour être vraies. Pourtant, derrière la célèbre formule affirmant qu’« une sardine a bouché le Vieux-Port », se cache un épisode maritime parfaitement documenté, où la réalité dépasse presque la caricature. Car la sardine en question n’était ni un poisson géant ni une pure invention populaire, mais un navire bien réel : la frégate marchande Le Sartine.

Construite entre 1775 et 1778, cette frégate doit son nom à Antoine de Sartine, ministre de la Marine de Louis XVI. Ironie de l’histoire, le blason de ce dernier portait… trois sardines d’argent. Le clin d’œil héraldique deviendra, avec le temps, le ferment d’une légende urbaine appelée à traverser les siècles.

Le Sartine est un bâtiment impressionnant pour son époque. Long de près de quarante mètres pour huit mètres de large, doté de trois mâts et d’environ mille mètres carrés de voilure, il est conçu pour la vitesse et la manœuvrabilité. Armé de douze canons de douze livres et de six pièces à mitraille, il combine des fonctions marchandes et militaires. Ses cales, vastes, sont capables d’embarquer plusieurs centaines de tonnes de marchandises, faisant de lui un acteur important du commerce maritime français.

En 1780, le navire revient d’un long voyage depuis Madras, dans les Indes. Sur sa route, au large du cap Saint-Vincent, il subit une attaque anglaise. Endommagé, il se réfugie le 5 mai à Cadix afin d’y effectuer des réparations d’urgence. Il transporte alors des prisonniers destinés à être ramenés en France. La navigation reprend ensuite lentement, prudente, le long des côtes ibériques puis françaises.

Le 19 mai 1780, le Sartine arrive en vue de Marseille. Battant initialement pavillon blanc, son capitaine ne résiste pas à la tentation de hisser le drapeau tricolore sous les yeux des bâtiments anglais en surveillance dans le golfe. La provocation entraîne un échange de coups de canon. La frégate, déjà fragilisée, menace de sombrer.

C’est à l’entrée du Vieux-Port que survient l’incident décisif. Selon le témoignage de Paul de Barras, passager à bord, le navire s’échoue « par la maladresse du remplaçant du capitaine Dallès ». Mal positionné, immobilisé dans un chenal étroit, le Sartine bloque totalement l’accès au port. La navigation est interrompue pendant plusieurs semaines. Marseille, dépendante de ses échanges maritimes, se retrouve privée de nombreuses denrées alimentaires. La crainte d’une pénurie attise les tensions.

La situation se débloque grâce à l’intervention énergique de Monsieur de Pléville, commandant du port et de la marine. Malgré une jambe de bois, il parvient, à force de manœuvres maîtrisées, à remorquer le navire jusqu’au quai, libérant enfin l’entrée du port.

L’épisode nourrit aussitôt l’esprit marseillais, prompt à transformer l’embarras en dérision. Le nom du navire, son blason, l’ampleur du blocage : tout concourt à faire naître la fameuse sardine qui aurait bouché le port. La galéjade s’installe, puis la légende.

Renfloué et réarmé, le Sartine reprend pourtant la mer. Son destin s’achève quelques mois plus tard, le 26 novembre 1780, au large de la côte de Malabar, où il heurte un écueil et disparaît corps et biens. De cette frégate engloutie ne subsistera qu’un souvenir tenace, transmis de bouche en bouche, preuve que l’histoire maritime, à Marseille plus qu’ailleurs, sait se transformer en récit éternel.

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