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Commandes militaires : un levier stratégique pour la filière navale et les territoires français

Dans un contexte marqué par le retour des enjeux de souveraineté industrielle et de réarmement stratégique en Europe, les commandes militaires apparaissent plus que jamais comme un moteur structurant pour l’économie française. Conformément à la Loi de programmation militaire (LPM), le ministère des Armées a récemment notifié plusieurs commandes majeures dans le domaine naval. Frégates de défense et d’intervention (FDI), porte-avions de nouvelle génération (PA-NG) ou encore sous-marins nucléaires : ces programmes illustrent la montée en puissance d’une filière industrielle stratégique, dont les retombées dépassent largement le seul cadre de la défense.

Commandes militaires : un levier stratégique pour la filière navale et les territoires français

L’industrie navale militaire française s’inscrit dans une longue tradition d’excellence technologique et industrielle. Depuis le XVIIe siècle et les arsenaux de Colbert, la construction navale a constitué un pilier de la puissance maritime française. Cette tradition s’est modernisée au fil des décennies avec l’émergence d’acteurs industriels de premier plan comme Naval Group, héritier de la Direction des constructions navales (DCN), ou encore les Chantiers de l’Atlantique. Aujourd’hui, la France fait partie des rares nations capables de concevoir et de produire de manière autonome des systèmes navals complexes, notamment dans le domaine nucléaire. Cette continuité historique explique en grande partie la robustesse actuelle de la filière et sa capacité à porter des programmes d’envergure.

Les récentes décisions prises par la Direction générale de l’armement (DGA), avec la commande des quatrième et cinquième FDI fin 2025 et début 2026, s’inscrivent dans cette dynamique. À cela s’ajoutent le lancement en réalisation du porte-avions de nouvelle génération, baptisé France Libre, ainsi que la mise en construction du premier sous-marin nucléaire lanceur d’engins de troisième génération, L’Invincible. Ces programmes structurants confirment le rôle central de l’industrie navale de défense dans la stratégie de réindustrialisation du pays.

Au-delà de leur dimension stratégique, ces projets constituent un levier économique majeur pour les territoires. Selon les données du Groupement des industries de construction et activités navales (GICAN), le programme PA-NG devrait soutenir en moyenne plus de 10 000 emplois par an entre 2026 et 2035, avec un pic estimé à 14 000 emplois. Cette dynamique repose sur un écosystème industriel étendu, réparti entre emplois directs chez les maîtres d’œuvre, emplois indirects au sein de la sous-traitance et emplois induits dans les économies locales.

La construction des frégates FDI illustre également cette capacité à irriguer les territoires. Produites sur le site de Lorient, elles contribuent à renforcer durablement la charge industrielle locale. Naval Group y investit environ 20 millions d’euros par an pour moderniser ses infrastructures et recrute près de 150 collaborateurs chaque année. Cette montée en puissance permet de consolider les compétences industrielles et de sécuriser l’activité sur le long terme.

Ces grands programmes ne reposent pas uniquement sur quelques acteurs majeurs, mais sur l’ensemble d’une chaîne de valeur particulièrement dense. Le programme PA-NG mobilisera ainsi près de 800 entreprises, dont une majorité de PME et d’ETI. Plus de 90 % des achats sont réalisés en France, ce qui témoigne d’un ancrage industriel national fort. Au total, plus de 200 métiers sont concernés, allant de la chaudronnerie à l’ingénierie nucléaire, en passant par l’électronique embarquée ou les systèmes de combat.

Cette structuration en réseau constitue l’un des atouts majeurs de la filière navale française. Elle permet de diffuser les retombées économiques sur l’ensemble du territoire, en particulier dans les régions historiquement liées à l’industrie maritime comme la Bretagne, les Pays de la Loire ou encore la région Provence-Alpes-Côte d’Azur. Ces bassins concentrent une part significative de l’activité, mais bénéficient également d’effets d’entraînement sur d’autres territoires via les chaînes de sous-traitance.

Au-delà des chiffres, ces programmes participent à la consolidation de compétences industrielles rares. Dans des domaines comme le nucléaire naval, la maîtrise des savoir-faire repose sur une continuité des projets et des investissements. Les commandes publiques jouent ainsi un rôle essentiel pour maintenir ces compétences et éviter leur dispersion. Elles contribuent également à stimuler l’innovation, en favorisant le développement de technologies avancées qui peuvent ensuite trouver des applications dans d’autres secteurs.

Cette dynamique s’inscrit dans une vision plus large de la réindustrialisation française. Les investissements dans la défense ne sont plus uniquement perçus sous l’angle sécuritaire, mais également comme des outils de politique économique. En soutenant des filières stratégiques, ils permettent de renforcer l’autonomie industrielle du pays tout en créant des emplois durables et qualifiés.

Pour les acteurs du secteur, cette convergence entre enjeux militaires et économiques constitue un cercle vertueux. Comme le souligne Pierre Éric Pommellet, président-directeur général de Naval Group et président du GICAN, la puissance navale française repose sur une chaîne industrielle complète, profondément ancrée dans les territoires. Donner à la Marine nationale les moyens de ses ambitions revient ainsi à soutenir un écosystème industriel structurant pour l’économie nationale.

À moyen et long terme, la continuité de ces programmes sera déterminante pour préserver cette dynamique. Dans un environnement international marqué par des tensions accrues et une concurrence industrielle renforcée, la capacité de la France à maintenir une filière navale performante constituera un enjeu stratégique majeur.

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