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Jean Pierre Jouet. Jean-Pierre Jouët, disparition d’un bâtisseur de la plaisance française

Publié le 14 septembre 2026 , mis à jour le 14 septembre 2026 Par ActuNautique Magazine

Jean-Pierre Jouët, l’une des grandes figures de l’histoire du nautisme français, vient de disparaître.

Photo : AACSM Nautic de Paris 2017 - Actunautique

Photo : AACSM Nautic de Paris 2017 - Actunautique

Constructeur naval, industriel, acteur de la structuration de la filière et homme de salons, il aura accompagné l’une des transformations les plus profondes de la plaisance française : son passage d’un univers encore artisanal et relativement élitiste à une véritable industrie destinée au grand public. Son nom reste attaché aux voiliers Jouët, au Golif, mais aussi à la naissance du Salon nautique moderne et à la structuration de ce qui deviendra la Fédération des Industries Nautiques.

L’histoire de Jean-Pierre Jouët est indissociable de celle de la plaisance française de l’après-guerre. Elle commence pourtant bien avant lui, sur les bords de Seine, à Sartrouville.

Les origines du chantier remontent à 1872, lorsqu’Antoine Blondeau y développe une activité de construction navale. Après la Première Guerre mondiale, Paul Jouët, ingénieur et père de Jean-Pierre, s’associe à l’entreprise. À la disparition d’Antoine Blondeau, en 1927, celle-ci devient Paul Jouët & Cie.

Le chantier acquiert progressivement une solide réputation dans la construction de yachts, de vedettes de service et de bâtiments destinés notamment aux administrations et à la Marine. Sa collaboration avec l’architecte naval Eugène Cornu contribue largement à son prestige.

C’est dans cet environnement que grandit Jean-Pierre Jouët.

Du chantier familial à la plaisance industrielle

Jean-Pierre Jouët reprend les destinées de l’entreprise familiale au début des années 1950. Le monde du bateau est alors à la veille d’une transformation considérable.

La plaisance reste encore largement dominée par la construction traditionnelle en bois. Mais une nouvelle génération de pratiquants apparaît, portée notamment par le développement des écoles de voile et l’augmentation du niveau de vie. Le bateau commence progressivement à devenir un produit accessible à une clientèle beaucoup plus large.

Le chantier Jouët accompagne cette évolution.

Il construit notamment le Bélouga, petit voilier de 6,50 mètres dessiné par Eugène Cornu, qui devient l’un des bateaux emblématiques de l’après-guerre. Mais la véritable rupture technologique intervient avec l’apparition des matériaux composites.

À la fin des années 1950 et au début des années 1960, Jean-Pierre Jouët fait partie des industriels français qui comprennent rapidement le potentiel du polyester pour fabriquer des bateaux en série.

Cette révolution technique va bouleverser l’économie du nautisme : une coque peut désormais être reproduite à partir d’un moule, permettant de réduire les coûts de fabrication et d’augmenter considérablement les volumes.

Le Golif, symbole d’une nouvelle génération de plaisanciers

Parmi les bateaux associés à cette période, un nom reste particulièrement lié à Jouët : le Golif.

Long de 6,50 mètres, ce petit croiseur en polyester devient l’un des symboles de la démocratisation de la voile française. Environ un millier d’exemplaires auraient été produits au début des années 1960.

Sa carrière dépasse même largement celle d’un simple bateau familial.

Le navigateur Jean Lacombe engage ainsi un Golif dans la Transat anglaise. La traversée contribue à démontrer qu’un voilier de seulement 6,50 mètres, relativement simple et produit industriellement, peut également naviguer au large.

Le concept annonce, avec plusieurs années d’avance, cette recherche de petits voiliers océaniques qui conduira plus tard au développement des Mini et de la Mini Transat.

Jouët produira ou donnera ensuite son nom à de nombreux modèles devenus familiers des ports français : Cap Corse, Fandango, Jouët 760, Jouët 920 et bien d’autres.

Plusieurs dizaines de modèles sont aujourd’hui encore répertoriés sous la marque Jouët ou, plus tard, Yachting France.

Aux origines de la Fédération des Industries Nautiques

Mais réduire Jean-Pierre Jouët à ses bateaux serait passer à côté d’une partie essentielle de son parcours.

Au tournant des années 1960, la plaisance française est en train de devenir une industrie, mais celle-ci manque encore de structures collectives capables de représenter ses entreprises.

Avec notamment Pierre Lavat, Jacques Derkenne, Paul Jacob et plusieurs industriels du secteur, Jean-Pierre Jouët participe à la création du Syndicat national des constructeurs et négociants en matériel de navigation et de plaisance.

Cette organisation deviendra en 1964 la Fédération des Industries Nautiques, la FIN.

Jean-Pierre Jouët en devient l’un des premiers dirigeants.

La démarche répond également à un objectif très concret : permettre à la nouvelle industrie de la plaisance de disposer de son propre grand rendez-vous commercial.

Jean-Pierre Jouët et la naissance du Salon nautique moderne

Un Salon nautique existait déjà à Paris depuis l’entre-deux-guerres. Mais au début des années 1960, plusieurs industriels considèrent que la plaisance n’y occupe pas une place correspondant à son développement.

Ils décident donc de créer leur propre manifestation.

En janvier 1962 ouvre au CNIT de La Défense le Salon de la Navigation de Plaisance.

Jean-Pierre Jouët, alors âgé d’une trentaine d’années et à la tête de l’un des chantiers français les plus importants, joue un rôle majeur dans cette aventure.

La première édition rassemble 176 exposants. Les chiffres de fréquentation de l’époque évoquent environ 46 000 visiteurs réels.

Le succès est suffisant pour installer durablement le rendez-vous.

En 1964, la manifestation fusionne avec le salon historique. Le Salon nautique de Paris entre alors dans une période de croissance spectaculaire qui accompagnera pendant plusieurs décennies le développement de la plaisance française.

L’arrivée d’Éric Tabarly et de Pen Duick II, après sa victoire dans la Transat anglaise de 1964, puis la visite du général de Gaulle, participent à transformer le Salon en événement populaire.

Jean-Pierre Jouët en restera profondément associé.

De Jouët à Yachting France

La réussite institutionnelle intervient pourtant alors que le chantier familial connaît une période beaucoup plus difficile.

La transition entre construction traditionnelle et production industrielle exige des investissements importants. Le marché se transforme très rapidement et de nouveaux constructeurs comme Jeanneau, Bénéteau ou Dufour commencent à bâtir les structures qui domineront bientôt la plaisance française.

Jean-Pierre Jouët cherche alors à regrouper plusieurs acteurs.

Il participe notamment au rapprochement de Jouët, Lanaverre et Guy Couach, réunis sous une nouvelle bannière : Yachting France.

Le nom Jouët continuera d’ailleurs à être utilisé pendant plusieurs années sur différents voiliers produits dans ce nouvel environnement industriel.

Jean-Pierre Jouët finit cependant par quitter la construction navale à la fin des années 1960.

Une page se tourne.

Une seconde carrière dans les grands salons

Elle ouvre une deuxième carrière presque aussi importante que la première.

Jean-Pierre Jouët crée l’OIP et transpose dans d’autres secteurs le savoir-faire développé dans l’organisation du Salon nautique.

Il participe ainsi à la création ou à l’organisation d’une série impressionnante de manifestations : FIAC, Salon du Livre, Rétromobile, Musicora, Expocomm, Marjolaine, salons consacrés à l’art, à l’automobile, à la musique ou encore à l’édition.

En 1982, l’histoire le ramène au nautisme lorsque l’OIP reprend l’organisation du Salon nautique de Paris.

Jean-Pierre Jouët en devient commissaire général et accompagnera notamment son installation Porte de Versailles, où la manifestation deviendra pendant plusieurs décennies l’un des grands salons nautiques européens.

Il vend finalement OIP à Reed Exhibitions en 1994.

Jusqu’au bout, la mémoire du patrimoine maritime

Jean-Pierre Jouët ne s’était pourtant jamais complètement éloigné des bateaux.

En 2014, alors âgé de 88 ans, il remonte à bord de l’Aimée-Hilda, ancien canot de sauvetage construit en 1949 par les chantiers Jouët pour la station de Ploumanac’h.

La rencontre est chargée de souvenirs. Le bateau avait été restauré par des bénévoles après avoir échappé à la disparition.

Jean-Pierre Jouët décide alors de favoriser sa présentation au Salon nautique de Paris en 2015.

Il soutient parallèlement la création des Amis des Anciens Canots de Sauvetage en Mer et une initiative de mécénat destinée à préserver les anciens canots de sauvetage français. La Fondation d’entreprise Bénéteau apportera notamment son soutien au projet.

Cette dernière initiative résume assez bien son parcours.

Jean-Pierre Jouët appartenait à cette génération qui avait connu le bateau avant qu’il ne devienne une industrie, puis avait participé à sa transformation en produit de grande série. Mais il n’avait pas oublié pour autant les charpentiers, les architectes, les canots de sauvetage et tout le patrimoine technique qui avait précédé cette révolution.

Sa disparition intervient à un moment symbolique : 2026 marque le centenaire du premier Salon nautique parisien organisé en 1926.

Des milliers de voiliers portant le nom Jouët naviguent encore aujourd’hui. Mais l’héritage de Jean-Pierre Jouët dépasse largement les bateaux construits à Sartrouville.

Il se retrouve dans la structuration même de l’industrie nautique française, dans son organisation professionnelle et dans cette idée, devenue presque évidente depuis, qu’un salon nautique doit être à la fois une place de commerce, un lieu de rencontre de toute une profession et une porte ouverte permettant au grand public de découvrir le bateau.

À ce titre, Jean-Pierre Jouët appartient pleinement à l’histoire de la plaisance française.

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