23 Juillet 2025
C’est dans l’effervescence de l’hiver 1928-1929 que Georges Simenon fait construire son propre voilier à Fécamp, en Normandie. Il s’agit d’un cotre en bois de chêne, long de dix mètres, doté d’un mât unique, de voiles couleur cachou, et équipé d’un moteur de 20 à 30 chevaux. L’écrivain en suit personnellement la construction, jusqu’à lui attribuer un nom chargé de sens : « l’Ostrogoth ». Un choix qu’il justifie dans ses Mémoires intimes, évoquant la robustesse presque archaïque de l’embarcation, qu’il associe à une figure de lointain ancêtre.
Le bateau est officiellement baptisé le 3 avril 1929, lors d’une cérémonie insolite au square du Vert-Galant, à Paris, célébrée par le curé de Notre-Dame, comme le révèlent deux articles d’époque récemment exhumés dans les archives de la Bibliothèque nationale. Une date symbolique pour un projet de vie original : vivre et écrire sur l’eau, avec son épouse Régine (dite Tigy), leur domestique Henriette (dite Boule, qui sera la maîtresse de l'écrivain durant 20 ans) et leur dogue Olaf.
Durant près de deux ans, l’Ostrogoth devient la résidence flottante de Simenon. L’écrivain sillonne la France, la Belgique et les Pays-Bas, empruntant canaux et rivières. Cette vie de nomade nautique lui offre un terrain d’observation propice à la création littéraire. Le bateau fait escale à Morsang-sur-Seine au printemps 1930, sur les quais de la Seine, où Simenon aurait rédigé tout ou partie de Pietr le Letton, son premier roman signé de son nom réel — même si d’autres lieux, comme Delfzijl ou Stavoren aux Pays-Bas, revendiquent aussi cet honneur. Quoi qu’il en soit, c’est à bord de l’Ostrogoth que s’ancre véritablement l’éclosion de son personnage fétiche, le commissaire Maigret.
Cette période marque une transition dans la trajectoire de Simenon. Le cotre devient à la fois lieu de vie et atelier d’écriture, favorisant une écriture prolifique nourrie de paysages fluviaux et de rencontres. La navigation fluviale l’amène jusqu’à Liège, sa ville natale, et lui inspire certains décors de ses futurs romans, comme ceux de Maigret chez les Flamands.
Mais cette parenthèse itinérante prend fin à l’automne 1931. Simenon, désormais plus assuré dans sa carrière, commence à entrevoir d’autres horizons. Cette même année, il vend l’Ostrogoth. Le voilier, rebaptisé Sainte-Thérèse, entre dans une nouvelle vie, tandis que son ancien propriétaire s’installe à Antibes, dans une villa sur la Côte d’Azur. Cette décision coïncide avec un changement de statut : Simenon reçoit ses premiers revenus importants grâce aux droits d’adaptation de ses romans au cinéma. Jean Renoir achète La Nuit du Carrefour pour 50 000 francs ; Le Chien jaune suit, pour 12 500 francs supplémentaires. La vie de marin laisse alors place à celle d’un auteur en pleine ascension.
Simenon continuera à voyager sur les mers, mais l’Ostrogoth restera unique dans sa mémoire. Dans ses récits autobiographiques, il évoque souvent ce voilier avec tendresse. Il y voit non seulement un souvenir de liberté, mais aussi le théâtre de sa véritable entrée dans le monde des lettres. Le bateau, immobilisé un jour pour des travaux de calfatage, devient le point de départ de la plus durable de ses inventions : « la naissance d’un certain Maigret », comme il l’écrit, qui allait « changer [sa] vie du tout au tout ».
Ainsi, plus qu’un moyen de transport, l’Ostrogoth fut une passerelle entre deux rives de l’existence de Georges Simenon : celle d’un jeune auteur encore en quête de légitimité, et celle d’un romancier en train de forger l’un des personnages les plus célèbres du roman policier francophone. Une histoire d’eau et d’encre, de mouvement et d’ancrage, dont le bateau reste la métaphore vivante.