Interview - Quelques jours seulement après le violent incendie qui a ravagé une partie du chantier Catana Group (Bali Catamarans, Catana Catamarans, Yot Power Catamarans, Seaty) de Canet-en-Roussillon, l'un des leaders mondiaux du marché des multicoques, Aurélien Poncin accepte de revenir sur cette épreuve. Derrière les images spectaculaires des bâtiments détruits, le président du groupe coté en Bourse raconte une formidable mobilisation humaine et dévoile la feuille de route qui doit permettre au constructeur de catamarans de retrouver rapidement son rythme de production.
ActuNautique : Quelques jours après cet incendie qui a durement touché votre chantier de Canet-en-Roussillon, quel est aujourd'hui votre premier sentiment ?
Aurélien Poncin : Le premier sentiment a naturellement été la stupéfaction. Voir un incendie se propager avec une telle rapidité et provoquer autant de dégâts est extrêmement impressionnant. Mais très rapidement, ce sentiment a laissé place au soulagement. Le plus important est qu'aucun salarié, aucun intervenant ni aucun pompier n'ait été blessé. Ensuite, nous avons compris que le bâtiment central, celui qui abrite nos moules et notre activité de fabrication des pièces composites, avait été préservé. C'était absolument essentiel pour l'avenir de l'entreprise.
ActuNautique : Au-delà des dégâts matériels, quel message souhaitez-vous adresser aujourd'hui à tous ceux qui ont participé à sauver une partie de l'usine ?
Aurélien Poncin : Avant tout, un immense merci. Les pompiers ont accompli un travail absolument remarquable pendant de longues heures, puis toute la nuit pour éviter toute reprise de l'incendie. Mais je veux également saluer nos salariés. Certains sont venus spontanément, avec l'autorisation des autorités présentes sur place, pour participer à la protection des moules. Ils ont déplacé des équipements extrêmement lourds dans un contexte particulièrement difficile et dangereux, faisant preuve d'un courage remarquable et d'un engagement qui dépasse largement leurs fonctions. C'est quelque chose qui nous touche profondément. Je tiens vraiment à leur tirer mon chapeau. Je veux également remercier la préfecture, la mairie, la Région, le Département et l'ensemble des services publics qui ont été présents dès les premières heures. Tout le monde s'est mobilisé avec beaucoup de professionnalisme.
ActuNautique : Il y a également un symbole fort : le portrait de votre père, Olivier Poncin, retrouvé quasiment intact au milieu des décombres…
Aurélien Poncin : C'est effectivement une image très forte. Ce portrait en aluminium avait été réalisé après son décès par le comité d'entreprise. Il était installé à l'entrée du bâtiment administratif, celui qui a pourtant été le premier entièrement dévoré par les flammes. Le retrouver intact est évidemment très symbolique. Mon père était un homme d'une incroyable résilience. Il affrontait les difficultés sans jamais renoncer. Voir ce portrait ressortir indemne de cet incendie est pour moi une forme de symbole. J'y vois le reflet de cette capacité à toujours se relever, et j'espère que c'est aussi un signe pour l'entreprise.
ActuNautique : Vos clients et partenaires s'interrogent sur votre capacité à redémarrer. Quel est aujourd'hui le bilan des pertes et comment préparez-vous la reprise ?
Aurélien Poncin : Nous avons perdu sept bateaux : un qui se trouvait à l'extérieur, ainsi que six autres en cours d'assemblage, de finition ou déjà terminés à l'intérieur des bâtiments détruits. C'est une perte importante, mais ce chiffre ne remet pas en cause notre stratégie industrielle. Notre première décision n'a pas été technique, elle a été psychologique : il fallait immédiatement passer en mode combatif. Nous avons sécurisé les sites et isolé les zones détruites. Un certain nombre de bateaux présents sur le site n'ont pratiquement pas été touchés ; nous allons terminer leur préparation et assurer leur livraison comme prévu pour pénaliser le moins possible nos clients.
ActuNautique : L'incendie a détruit vos deux halls d'assemblage. Comment allez-vous reconstituer votre outil industriel ?
Aurélien Poncin : Ce futur passe par le projet SPL2, qui était déjà dans les cartons avant le sinistre et que cet incendie accélère clairement. Nous disposons d'un terrain de plus de 50 000 m² sur lequel nous prévoyons de construire environ 25 000 m² de bâtiments industriels. Reconstruire aujourd'hui sur le site historique n'aurait plus de sens, le temps de reconstruction étant pratiquement le même. Notre objectif est donc de concentrer l'avenir industriel de Catana Group sur SPL2. Même avec une accélération des procédures, la construction d'une usine représente au minimum dix-huit mois. Nous travaillons donc sur une solution intermédiaire : installer des bâtiments temporaires rapides à monter, équipés des portiques nécessaires, le temps que la future usine soit opérationnelle. Nous demandons simplement aux administrations de nous accompagner pour que les procédures réglementaires soient réalisées dans des délais compatibles avec l'urgence économique.
ActuNautique : Le groupe dispose d'une usine moderne au Portugal. Pourquoi ne pas y transférer la production ?
Aurélien Poncin : Techniquement, c'est possible. Mais dans la réalité industrielle, déplacer les moules, transférer les compétences, recruter les équipes et organiser les flux de production demanderait beaucoup trop de temps. Aujourd'hui, notre priorité est de redémarrer vite. Le Portugal reste un atout important, mais ce n'est pas la solution la plus rapide.
ActuNautique : Quel est votre objectif en matière de calendrier, notamment pour le futur Bali 7.0 ?
Aurélien Poncin : Nous visons un redémarrage de la production au début de l'année 2027. C'est un objectif ambitieux, mais réaliste si nous obtenons rapidement les autorisations pour installer les bâtiments provisoires. Concernant le Bali 7.0, notre objectif est très clair : le prototype doit entrer en fabrication début 2027, avec une présentation prévue à l'automne 2027. Tous nos efforts visent précisément à préserver cette échéance.
ActuNautique : Cette crise révèle aussi profondément la culture d'entreprise de Catana Group. Qu'avez-vous découvert chez vos équipes ?
Aurélien Poncin : J'ai surtout retrouvé une formidable capacité de résilience. Beaucoup de salariés ont été profondément bouleversés en voyant leur outil de travail détruit. Notre première responsabilité a été de les rassurer en confirmant qu'ils continueraient à percevoir 100 % de leur rémunération nette pendant la période d'inactivité. Une fois cette inquiétude dissipée, les collaborateurs nous ont immédiatement demandé comment aider et quand recommencer. C'est ce qui m'a le plus marqué.
ActuNautique : Dans un an, que souhaiteriez-vous que l'on retienne de cette période ?
Aurélien Poncin : J'aimerais que l'on retienne notre réaction. L'incendie restera un événement marquant, mais je préfère que l'on se souvienne de la manière dont l'entreprise s'est relevée, de la mobilisation de nos salariés, de la solidarité des entreprises voisines et du soutien des élus et des services de l'État. Nous allons reconstruire un outil industriel encore plus performant. Si, dans un an, on parle davantage de la façon dont Catana Group a rebondi que des bâtiments détruits, alors nous aurons réussi notre pari.
Le site de Canet en Roussillon de Catana Group, est situé sur la zone portuaire, avenue du Cne Delestrain
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