Environnement - Face à la progression du crabe bleu dans l’Adriatique, l’Italie explore une méthode de régulation originale : renforcer localement les populations de poulpes communs, capables de s’attaquer naturellement à ce crustacé invasif. Le programme Octo-Blu, mené en Émilie-Romagne avec l’Université de Bologne, passe progressivement du laboratoire à l’expérimentation en mer. Une piste prometteuse, mais dont l’efficacité à grande échelle reste encore à démontrer.
Depuis quelques années, le crabe bleu américain est devenu un problème majeur sur une partie du littoral italien. Callinectes sapidus, originaire des côtes atlantiques du continent américain, s’est installé durablement en Méditerranée et connaît une expansion particulièrement importante dans le nord de l’Adriatique.
L’espèce n’est pourtant pas arrivée récemment en Italie : sa présence y est signalée depuis le milieu du XXe siècle. C’est surtout l’augmentation rapide de ses populations qui inquiète aujourd’hui scientifiques, pêcheurs et conchyliculteurs.
Le crabe bleu cumule en effet plusieurs avantages. Il supporte des variations importantes de salinité et de température, se reproduit efficacement et possède un régime alimentaire très large. Ses puissantes pinces lui permettent notamment de s’attaquer aux mollusques.
Dans les zones lagunaires de l’Adriatique, où l’élevage de coquillages constitue une activité économique importante, sa prolifération peut ainsi provoquer des dégâts considérables.
Le poulpe, un chasseur naturel de crustacés
Pour tenter de limiter cette progression, les Italiens explorent plusieurs solutions. La pêche intensive du crabe bleu en constitue une première. Sa commercialisation et sa consommation permettent également de transformer partiellement le problème écologique en ressource économique.
Une troisième approche est désormais expérimentée : laisser agir la chaîne alimentaire.
Le poulpe commun, Octopus vulgaris, consomme naturellement des crustacés. Agile, capable d’explorer les fonds et de pénétrer dans de petites cavités, il dispose également d’un bec suffisamment puissant pour venir à bout de nombreuses proies protégées par une carapace.
Le crabe bleu peut faire partie de son menu.
C’est cette relation entre les deux espèces que les chercheurs italiens souhaitent exploiter avec le programme Octo-Blu. L’idée n’est pas d’introduire en Adriatique un prédateur venu d’un autre écosystème, mais de favoriser une espèce déjà naturellement présente dans les eaux méditerranéennes.
La différence est essentielle : l’histoire de la lutte biologique comporte de nombreux exemples d’espèces introduites pour en combattre d’autres et devenues à leur tour problématiques.
Ici, le candidat est déjà chez lui.
Produire de jeunes poulpes pour repeupler certaines zones
Le projet Octo-Blu associe notamment l’Université de Bologne et la région Émilie-Romagne dans le cadre d’un programme consacré aux activités maritimes, à la pêche et à l’aquaculture.
Une partie du travail est réalisée à Cesenatico.
Les scientifiques ont commencé par étudier le comportement alimentaire des poulpes et leur réaction en présence de crabes bleus. Ces observations doivent permettre de déterminer dans quelles conditions le céphalopode peut exercer une véritable pression de prédation sur Callinectes sapidus.
Mais Octo-Blu va plus loin.
Le programme porte également sur la reproduction du poulpe en environnement contrôlé. L’objectif est de maîtriser suffisamment son cycle pour disposer de jeunes animaux pouvant ensuite rejoindre des secteurs marins sélectionnés.
Cette étape constitue l’une des difficultés techniques du projet. Le cycle de reproduction du poulpe est complexe et ses premiers stades de développement particulièrement délicats.
Après l’éclosion, les très jeunes poulpes passent par un stade appelé paralarve. Leur alimentation et leur survie nécessitent des conditions précisément contrôlées avant que les animaux puissent atteindre une taille permettant d’envisager leur installation en milieu naturel.
Il ne suffit pas de mettre des poulpes dans la mer
Une fois les jeunes poulpes disponibles, un second problème apparaît : comment les inciter à rester dans les zones où les crabes bleus sont nombreux ?
Le poulpe a besoin d’un abri. Dans son environnement naturel, il utilise des trous dans les rochers, des anfractuosités ou différents objets présents sur le fond pour aménager sa tanière.
Or certaines parties du littoral d’Émilie-Romagne présentent des fonds sableux ou vaseux relativement uniformes, peu favorables à l’installation durable de l’animal.
Le programme italien étudie donc la création de refuges artificiels.
Ces structures déposées sur le fond doivent offrir aux poulpes des cavités adaptées et favoriser leur fixation dans les secteurs retenus pour l’expérimentation.
Le raisonnement est simple : si les poulpes disposent d’un habitat favorable dans une zone où les crabes bleus sont abondants, ils pourraient y rester suffisamment longtemps pour exercer une pression régulière sur leur population.
Une expérimentation grandeur nature dans l’Adriatique
Après les travaux réalisés en milieu contrôlé, l’enjeu consiste désormais à vérifier le fonctionnement du principe en mer.
Plusieurs secteurs de la côte d’Émilie-Romagne sont concernés par les recherches, notamment autour de Riccione et, à terme, dans les zones plus septentrionales de Comacchio et de Goro.
Le suivi des animaux sera déterminant.
Les chercheurs devront mesurer la capacité des poulpes à occuper les refuges, leur dispersion autour des sites, leur survie et surtout l’évolution simultanée du nombre de crabes bleus.
Car démontrer qu’un poulpe mange un crabe bleu ne suffit évidemment pas à démontrer qu’une population de poulpes peut contrôler une invasion.
Toute la question réside dans l’échelle.
Le crabe bleu ne disparaîtra probablement pas de Méditerranée
L’objectif du programme italien n’est d’ailleurs pas d’annoncer l’éradication de Callinectes sapidus.
Le crabe bleu est aujourd’hui présent dans de nombreuses zones de Méditerranée et son implantation paraît suffisamment importante pour rendre sa disparition extrêmement improbable.
La stratégie évolue donc progressivement vers une logique de régulation.
Il s’agit de maintenir les populations à des niveaux permettant de réduire les dégâts sur les écosystèmes et les activités économiques, particulièrement dans les secteurs consacrés à la production de coquillages.
Le poulpe pourrait devenir l’un des outils de cette stratégie, aux côtés de la pêche professionnelle et de la valorisation commerciale du crabe bleu.
Une solution naturelle qui devra rester sous surveillance
Favoriser un prédateur indigène présente un intérêt écologique évident, mais la méthode n’est pas totalement neutre.
Le poulpe ne se nourrit pas exclusivement de crabes bleus. Une augmentation importante de sa population dans une zone donnée pourrait également accroître la prédation sur d’autres crustacés, mollusques et espèces locales.
Les scientifiques devront donc regarder au-delà du seul nombre de crabes bleus consommés.
L’expérience italienne doit permettre de déterminer si le bénéfice obtenu contre l’espèce invasive reste supérieur aux éventuelles modifications provoquées sur le reste de l’écosystème.
C’est précisément ce qui rend Octo-Blu intéressant.
Plutôt que de rechercher une hypothétique solution miracle, le programme tente de savoir si un mécanisme déjà présent dans la nature peut être renforcé suffisamment pour participer à la régulation d’une espèce invasive.
Dans l’Adriatique, la lutte contre le crabe bleu pourrait ainsi passer par une association de méthodes : le pêcher davantage, le commercialiser, protéger les élevages de coquillages et laisser ses prédateurs naturels reprendre une partie du terrain.
Reste désormais à savoir si le poulpe sera capable de faire suffisamment pencher la balance.
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