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Analyse - Rififi chez Ferretti, le problème de gouvernance passera par la case Giorgia Meloni

Le constructeur italien de yachts de luxe Ferretti traverse l’une des crises de gouvernance les plus importantes de son histoire récente. En quelques semaines, le groupe est passé d’un équilibre fragile entre actionnaires internationaux à une prise de contrôle assumée par le conglomérat chinois Weichai, ouvrant une séquence mêlant affrontement capitalistique, tensions politiques et enjeux de souveraineté industrielle.

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Le 14 mai 2026, les actionnaires de Ferretti étaient réunis afin de renouveler le conseil d’administration du groupe. Deux camps s’opposaient : d’un côté Weichai, premier actionnaire historique de Ferretti avec 39,5 % du capital ; de l’autre KKCG Maritime Investments, holding du milliardaire tchèque Karel Komarek, devenu ces derniers mois le principal opposant européen au groupe chinois.

À l’issue du vote, la liste soutenue par Weichai a obtenu 52,3 % des voix. Ce résultat a permis au groupe chinois de nommer huit représentants au sein du nouveau conseil d’administration et de prendre le contrôle effectif de la gouvernance du constructeur italien. Immédiatement après le vote, Alberto Galassi, directeur général depuis douze ans, a quitté ses fonctions.

Ce basculement met fin à une période ouverte en 2012, lorsque Weichai était entré au capital de Ferretti pour sauver l’entreprise d’une situation financière critique. À l’époque, le marché mondial des grands yachts venait d’être frappé par les conséquences de la crise financière de 2008-2009. Ferretti était lourdement endetté et devait restructurer son activité.

Le groupe chinois avait alors injecté plusieurs centaines de millions d’euros afin de recapitaliser l’entreprise italienne. Pendant plus d’une décennie, ce partenariat avait permis au constructeur de retrouver une croissance solide. Sous la direction d’Alberto Galassi, Ferretti avait redressé ses marges, développé ses marques et renforcé sa présence sur les marchés américain, moyen-oriental et asiatique.

Aujourd’hui, Ferretti contrôle sept marques majeures du nautisme mondial : Riva, Pershing, Itama, CRN, Custom Line, Wally et Ferretti Yachts. Le groupe possède sept sites industriels en Italie, principalement situés en Émilie-Romagne, dans les Marches et en Ligurie. Il s’appuie également sur un réseau de plusieurs centaines de sous-traitants italiens spécialisés dans les matériaux composites, l’électronique marine, l’ébénisterie haut de gamme ou les systèmes hydrauliques.

En 2025, Ferretti avait dépassé 1,2 milliard d’euros de chiffre d’affaires et faisait partie des leaders mondiaux du segment des yachts de luxe de plus de 24 mètres. Le groupe bénéficiait également d’une forte rentabilité grâce à la montée en gamme de ses modèles et à une demande soutenue sur les marchés américain et asiatique.

Mais derrière ces performances financières, les tensions entre Weichai et la direction italienne se multipliaient depuis plusieurs mois.

Selon plusieurs médias italiens, les représentants chinois reprochaient à Alberto Galassi de conserver un contrôle trop autonome sur la stratégie du groupe et d’écarter progressivement les représentants de Weichai des décisions opérationnelles. Le conflit portait notamment sur les nominations internes, la gouvernance du conseil et l’orientation future du groupe.

Le remplacement d’Alberto Galassi par Stassi Anastassov marque un changement important dans la philosophie managériale de Ferretti. Anastassov est un ancien dirigeant de Procter & Gamble, passé notamment par Duracell. Contrairement à Galassi, issu du monde industriel italien et du nautisme, il possède un profil de manager international davantage orienté vers la gestion de grandes organisations mondialisées.

La prise de contrôle chinoise a immédiatement déclenché une réaction de KKCG Maritime Investments.

Le groupe tchèque avait pourtant lui-même renforcé fortement sa position dans Ferretti quelques mois plus tôt. Début 2026, KKCG avait porté sa participation de 14,5 % à 23,23 % du capital à travers une opération estimée à 115 millions d’euros. Cette montée au capital visait clairement à empêcher Weichai de contrôler seul la gouvernance du groupe italien.

Après l’assemblée générale du 14 mai, KKCG a dénoncé publiquement une possible “action de concert” entre plusieurs investisseurs chinois ayant acquis récemment des participations dans Ferretti. Le groupe tchèque soupçonne ces investisseurs d’avoir coordonné leurs achats afin de renforcer indirectement le contrôle de Weichai.

KKCG affirme également que certaines obligations de transparence applicables aux sociétés cotées auraient pu ne pas être respectées. Le conglomérat tchèque a donc officiellement demandé au gouvernement italien d’examiner l’opération dans le cadre du dispositif dit de “golden power”.

Ce mécanisme permet à l’État italien d’intervenir dans les entreprises considérées comme stratégiques pour les intérêts nationaux. Rome peut notamment imposer des conditions à certaines opérations, voire exercer un droit de veto.

L’argument principal avancé par KKCG repose sur les activités de défense de Ferretti. Même si le groupe est principalement connu pour ses yachts de luxe, il produit également certaines unités rapides destinées aux forces de sécurité et aux administrations italiennes.

Le ministre italien de l’Industrie, Adolfo Urso, a confirmé que la demande de KKCG était désormais examinée par les services compétents des ministères de l’Industrie et de la Défense.

Cette intervention potentielle de l’État italien montre que le dossier Ferretti dépasse désormais largement la simple question de la gouvernance d’entreprise.

Car l’enjeu réel concerne le contrôle d’un actif industriel considéré comme stratégique.

Ferretti représente aujourd’hui l’un des symboles du savoir-faire italien dans le nautisme haut de gamme. Les marques du groupe reposent sur une combinaison de design italien, d’ingénierie navale, d’aménagements artisanaux et de technologies marines avancées. Les unités produites par Riva, Pershing ou Wally figurent parmi les références mondiales du secteur.

Le groupe emploie plusieurs milliers de personnes directement en Italie et fait travailler un vaste tissu industriel régional. Une partie importante de la valeur de Ferretti repose précisément sur cette concentration de compétences locales : architecture navale, sellerie, bois précieux, systèmes de propulsion, intégration électronique et travail des composites.

Le problème pour l’Italie est donc double.

D’un côté, Ferretti doit une grande partie de son redressement financier aux capitaux injectés par Weichai depuis 2012. Sans cet investissement chinois, le groupe aurait probablement eu beaucoup plus de difficultés à survivre après la crise financière mondiale.

De l’autre, la prise de contrôle effective du groupe par un acteur public chinois soulève des interrogations croissantes sur la capacité de l’Italie à conserver la maîtrise de ses entreprises stratégiques.

Cette question est d’autant plus sensible que Weichai n’est pas un investisseur privé classique. Le groupe chinois appartient à l’écosystème industriel public de la province du Shandong et entretient des liens étroits avec les autorités chinoises.

Le dossier Ferretti illustre ainsi une tendance plus large observée depuis plusieurs années en Europe : les groupes industriels chinois cherchent à prendre position dans des secteurs à forte valeur technologique et symbolique — automobile, robotique, luxe, infrastructures ou industries maritimes.

Le nautisme italien devient à son tour concerné par cette logique.

L’affaire révèle également les limites du modèle mis en place depuis 2012 chez Ferretti. Pendant plus d’une décennie, l’entreprise a fonctionné sur un compromis implicite : les financements venaient de Chine tandis que le pouvoir opérationnel restait largement italien.

Le vote du 14 mai met fin à cet équilibre.

Désormais, Weichai ne se contente plus d’être le principal financeur du groupe. Le conglomérat chinois contrôle aussi directement sa gouvernance et sa direction exécutive.

C’est précisément cette évolution qui inquiète une partie des milieux industriels et politiques italiens. Car dans les industries du luxe et du haut de gamme, la question ne porte pas uniquement sur la localisation des usines. Elle concerne aussi le contrôle des marques, des décisions stratégiques, de l’innovation et de l’image internationale.

Ferretti peut conserver ses chantiers en Italie tout en voyant progressivement ses centres de décision se déplacer hors du pays.

C’est toute l’ambiguïté de cette opération : la production reste italienne, mais le pouvoir devient progressivement chinois.

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