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Captain Sahar Rasti. Interview - Sahar Rasti, première femme capitaine de yacht des Émirats arabes unis : « En mer, ce sont la préparation, le jugement et l’expérience qui comptent »

Publié le 21 septembre 2026 Par ActuNautique Magazine

À l’occasion du Cannes Yachting Festival 2026, nous avons rencontré Sahar Rasti à bord d’un catamaran Sunreef. Première femme capitaine de yacht des Émirats arabes unis, elle s’est construit un parcours dans un univers maritime où, lorsqu’elle a débuté, les femmes étaient encore quasiment absentes des fonctions opérationnelles en mer. Passée par les services maritimes d’Abu Dhabi Ports puis par le commandement de remorqueurs avant de rejoindre le yachting, elle revendique une conception du métier fondée davantage sur la compétence, le calme et le collectif que sur l’autorité affichée. Une rencontre à bord d'un catamaran de luxe Sunreef, lors du Yachting Festival 2026, avec une capitaine qui parle finalement assez peu du fait d’être une femme et beaucoup de navigation, de responsabilité, d’équipage et de confiance.

Interview - Sahar Rasti, première femme capitaine de yacht des Émirats arabes unis : « En mer, ce sont la préparation, le jugement et l’expérience qui comptent »

Capitaine Sahar Rasti, qu’est-ce qui définit, selon vous, un bon capitaine de yacht aujourd’hui ?

SR - Un bon capitaine ne dirige pas uniquement en donnant des ordres. Son rôle est de réussir à rassembler les personnes qui travaillent à bord pour en faire une véritable équipe. Aucun yacht ne peut fonctionner correctement grâce au travail d’une seule personne.

Le capitaine doit savoir reconnaître les qualités de chacun, apprécier ce que chaque membre d’équipage apporte et créer un environnement dans lequel les personnes se sentent respectées, écoutées et en confiance. Lorsqu’un équipier sait que son travail est reconnu, il ne se contente plus d’exécuter une tâche : il se sent réellement impliqué dans la réussite du bateau.

Évidemment, en situation d’urgence, il n’y a plus de place pour la discussion. Les instructions doivent être immédiates, précises et parfaitement comprises. Mais dans le fonctionnement quotidien d’un yacht, commander signifie aussi écouter, accompagner les autres et montrer soi-même l’exemple.

Pour moi, le meilleur capitaine n’est pas celui que l’on entend le plus à bord. C’est celui qui réussit à faire progresser toute son équipe tout en donnant à chacun la certitude que, quoi qu’il arrive, le bateau est entre de bonnes mains.

À bord d’un yacht, quelle est la partie la plus exigeante du métier de capitaine ?

SR - Probablement réussir à gérer simultanément la sécurité, les personnes et les attentes de chacun. Et très souvent, tout arrive au même moment.

Le capitaine doit répondre aux attentes du propriétaire, veiller au bien-être de son équipage, surveiller la météo et les conditions de navigation, gérer les problèmes techniques et parfois prendre des décisions qui ne feront pas plaisir à tout le monde.

Même lorsque les passagers vivent une navigation magnifique et parfaitement détendue, le capitaine, lui, continue de réfléchir plusieurs étapes en avance.

Mon expérience précédente comme capitaine de remorqueur, avec une qualification jusqu’à 200 GT, m’a beaucoup appris. Il faut prendre des décisions très précises sous pression et connaître parfaitement la puissance du navire, ses limites et son comportement. J’ai ensuite rejoint le monde du yachting et obtenu ma qualification de Yacht Master 200 GT.

Les environnements sont différents, mais la responsabilité reste finalement la même : toutes les personnes qui se trouvent à bord dépendent de votre jugement.

Et, paradoxalement, le travail le plus important d’un capitaine est souvent celui que les passagers ne voient jamais.

Comment avez-vous réussi à établir votre crédibilité professionnelle ?

SR - Elle s’est construite progressivement, par l’expérience opérationnelle, les connaissances techniques, le management des équipages et surtout par la constance dans mon travail.

J’ai commencé chez Abu Dhabi Ports en 2015, dans les services maritimes et de navigation. Cela m’a permis d’être directement confrontée aux opérations maritimes, aux aides à la navigation, aux remorqueurs et aux standards internationaux de sécurité.

J’ai ensuite progressé dans la marine commerciale jusqu’à devenir capitaine de remorqueur, avant de rejoindre le yachting. Tout au long de ce parcours, j’ai continué à apprendre et à obtenir de nouvelles qualifications.

Mais les diplômes ne suffisent pas à faire un capitaine respecté.

Un brevet vous donne une autorité sur le papier. La confiance, elle, se gagne par les décisions que vous prenez, par votre discipline et surtout par votre comportement lorsque les choses deviennent difficiles.

Dans notre métier, la crédibilité se construit assez discrètement : une opération menée en sécurité, une décision responsable, puis une difficulté correctement gérée. Et ainsi de suite.

Qu’est-ce qui distingue le métier de capitaine aux Émirats arabes unis des grandes destinations traditionnelles du yachting ?

SR - Les destinations historiques du yachting disposent d’une culture et d'un patrimoine maritime très forts. Les Émirats associent pour leur part le luxe et la beauté des paysages à une volonté de développement extrêmement rapide et à l’ambition de participer à la construction du futur de l’industrie maritime.

Nous avons de très belles côtes, une multitude d’îles et certaines des marinas les plus luxueuses au monde. Dans un même pays, le propriétaire d’un yacht peut passer d’une grande ville moderne tournée vers la mer à des îles beaucoup plus paisibles, tout en bénéficiant d’un très haut niveau d’hospitalité.

Les Émirats ont également développé tout un écosystème de ports, de chantiers navals, de marinas et de services spécialisés. Leur position géographique permet de faire le lien entre l’Europe, l’Asie et l’océan Indien.

C’est également un environnement extrêmement multiculturel. Pour un capitaine, c’est très enrichissant, car cela apprend à travailler avec des propriétaires et des équipages issus de cultures très différentes.

Ce que je trouve particulièrement intéressant aux Émirats, c’est que le pays ne propose pas seulement des destinations. Il crée aussi des possibilités. Il respecte son héritage maritime tout en investissant fortement dans les technologies, la durabilité et l’avenir du yachting.

Où avez-vous suivi votre formation maritime et comment êtes-vous passée de la marine commerciale au yachting ?

SR - Mon parcours maritime a commencé avant même que je ne prenne le commandement d’un navire.

En 2016, je suis devenue la première femme au Moyen-Orient à obtenir les certifications IALA niveaux 1 et 2 dans le domaine des aides à la navigation, auprès de l’organisation maritime internationale basée en France. Cette formation m’a donné de solides bases techniques sur les systèmes permettant aux navires de naviguer en sécurité.

J’ai ensuite étudié auprès de l’Australian Maritime College, qui fait partie de l’Université de Tasmanie, dans le cadre d’un programme organisé en coopération avec Abu Dhabi Ports.

La formation initiale a duré environ six mois et demi et associait enseignement théorique et formation pratique en mer. J’ai ensuite poursuivi une partie de mon cursus maritime en Australie.

Ma carrière de commandement a véritablement commencé dans la marine commerciale. J’y ai obtenu ma qualification et exercé comme capitaine de remorqueur jusqu’à 200 GT.

J’ai ensuite décidé de rejoindre le secteur du yachting et poursuivi ma formation jusqu’à l’obtention de mon Yacht Master 200 GT.

Ce n’était donc pas un changement brutal de carrière. Cela s’est fait progressivement : d’abord comprendre les services et les systèmes permettant aux navires de naviguer, puis commander des bâtiments commerciaux, et enfin apporter cette expérience et cette discipline au monde du yacht.

Être la première femme capitaine aux Émirats a-t-il changé votre manière d’exercer votre autorité ?

SR - Lorsque j’ai rejoint le département des services de navigation maritime, la situation allait en réalité plus loin que l’absence de femme capitaine : dans cet environnement, il n’y avait tout simplement aucune femme travaillant en mer.

Je suis donc arrivée dans un univers où je n’avais aucun modèle féminin auquel me référer.

Je savais également qu’au début certaines personnes verraient probablement d’abord la femme avant de voir la professionnelle de la mer. Il fallait donc que mon travail, mes connaissances et mes décisions parlent pour moi.

Je n’ai jamais demandé de traitement particulier. Et je n’ai jamais pensé qu’il fallait être agressive pour exercer son autorité.

À bord, l’autorité vient de la préparation, de l’équité, de la discipline et de la capacité à rester calme lorsque tout le monde se tourne vers vous pour savoir quelle décision prendre.

Être la première ne signifiait donc pas simplement réussir à atteindre le poste de capitaine. Il fallait aussi démontrer qu’une femme émiratie pouvait avoir toute sa place en mer, assumer la responsabilité d’un navire et diriger professionnellement dans un environnement où les femmes étaient jusque-là absentes.

Le regard porté sur les femmes capitaines a-t-il réellement changé depuis vos débuts ?

SR - Oui, énormément, et je pense qu’il faut savoir reconnaître les progrès qui ont été accomplis.

Il existe aujourd’hui davantage de possibilités pour les femmes et une plus grande ouverture à leur présence dans les différents métiers maritimes.

Mais être visible et être pleinement acceptée sont deux choses différentes.

Les femmes peuvent être accueillies dans l’industrie maritime ; encore faut-il ensuite leur confier des commandements, des responsabilités et leur donner de véritables possibilités d’évolution professionnelle.

Lorsque j’ai commencé, voir simplement une femme travailler en mer était inhabituel. Aujourd’hui, la discussion porte de plus en plus sur la compétence et sur la capacité à diriger. C’est un changement très important, même s’il reste encore du chemin à parcourir.

La mer, elle, ne fait aucune différence entre un homme et une femme. Elle répond à la préparation, au jugement et à l’expérience. Et ce sont finalement ces critères qui devraient permettre d’évaluer n’importe quel capitaine.

Dans dix ans, qu’aimeriez-vous que votre parcours ait contribué à changer ?

SR - J’aimerais évidemment voir davantage de femmes devenir capitaines.

Mais la véritable réussite serait peut-être qu’un jour, le fait qu’un capitaine soit une femme ne constitue tout simplement plus une histoire en soi.

Être « la première » a une signification particulière parce que cela veut dire qu’une porte jusque-là fermée a été ouverte. Mais ouvrir cette porte n’a véritablement de sens que si une deuxième femme, puis une troisième, puis une centième peuvent ensuite la franchir.

Dans dix ans, j’aimerais que mon parcours ait contribué à montrer aux jeunes femmes émiraties et arabes que commander un navire peut être pour elles une véritable carrière professionnelle, et non un rêve lointain ou inaccessible.

Je ne voudrais pas que l’on mesure ce que j’ai accompli uniquement au nombre de bateaux que j’aurai commandés, mais aussi aux possibilités que mon parcours aura contribué à créer pour d’autres.

Car la plus belle réussite de celle qui a été « la première », c’est finalement de faire en sorte qu’elle ne soit pas la dernière.

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