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Découverte du plus grand navire marchand médiéval dans le détroit d’Øresund

À treize mètres de profondeur, les archéologues maritimes viennent de mettre au jour un vestige exceptionnel : le plus grand navire marchand de la fin du Moyen Âge jamais découvert. Baptisé Svælget 2, ce colosse de bois, resté englouti plus de six siècles, bouleverse la connaissance de l’architecture navale et du commerce maritime européen du début du XVe siècle. Avec ses 28 mètres de long, 9 mètres de large et une capacité de charge estimée à 300 tonnes, il redéfinit l’échelle des échanges maritimes à une époque où la mer constituait déjà une véritable autoroute économique.

Au cœur de cette découverte se trouve le Musée des bateaux vikings de Roskilde, institution de référence mondiale en archéologie navale. Fondé dans les années 1960, le musée danois s’est forgé une réputation internationale grâce à l’étude et à la conservation des navires vikings découverts dans le fjord de Roskilde. Depuis plusieurs décennies, ses équipes développent des méthodes pionnières de fouilles sous-marines, de dendrochronologie et de restitution expérimentale des techniques de navigation anciennes. Cette expertise, acquise sur des embarcations nordiques bien plus anciennes, trouve aujourd’hui un prolongement spectaculaire avec l’étude de ce géant du commerce médiéval, témoin d’un autre âge d’or maritime.

© Musée des bateaux vikings de Roskilde

© Musée des bateaux vikings de Roskilde

Construit vers 1410, selon les premières analyses dendrochronologiques, le Svælget 2 incarne l’apogée technologique du cogue. Ces bâtiments à coque large, bordée à clins, dotés d’un unique mât et d’une grande voile carrée, furent les piliers du commerce en mer du Nord et en Baltique. Le bois utilisé raconte à lui seul l’histoire des routes commerciales : les bordés proviennent de chênes de Poméranie, sur la côte sud de la Baltique, tandis que les membrures ont été façonnées dans des forêts des Pays-Bas. Cette combinaison révèle une organisation industrielle à l’échelle européenne : matières premières extraites à l’est, savoir-faire naval concentré à l’ouest, puis mise à l’eau dans les grands chantiers néerlandais.

Selon Otto Uldum, directeur des fouilles, cette découverte confirme l’existence de réseaux logistiques et financiers capables de soutenir des projets d’une telle ampleur. Un navire de 300 tonnes n’était pas une exception marginale, mais un maillon essentiel d’un système économique structuré, répondant à des besoins massifs d’importation et d’exportation de céréales, de sel, de bois ou de bière.

Une nouvelle idée de la vie à bord

L’un des aspects les plus remarquables du Svælget 2 réside dans son état de conservation exceptionnel. Une épaisse couche de sable a protégé le flanc tribord de la coque, préservant non seulement la structure, mais aussi des éléments rarement conservés : un ensemble presque complet de gréement. Cordages, poulies, anneaux d’étaiement et composants du système de direction offrent aux chercheurs une vision tridimensionnelle inédite du fonctionnement de ces navires. Pour la première fois, il devient possible de comprendre précisément comment une cogue de cette taille était manœuvrée en mer formée, comment les voiles étaient réglées et comment le mât encaissait les efforts lors des tempêtes.

À l’arrière du navire, deux structures confirment matériellement ce que l’on ne connaissait jusqu’ici qu’à travers les iconographies médiévales. La première est un pont arrière surélevé, véritable citadelle de bois servant à la fois de poste défensif et de logement pour le capitaine. La seconde, encore plus surprenante, est une galerie équipée d’un foyer fixe, construite en briques et tuiles. La présence de pots en bronze, de vaisselle en céramique et de restes alimentaires témoigne d’une vie à bord bien plus organisée qu’on ne l’imaginait.

Ces éléments bouleversent l’image du marin médiéval réduit à une existence spartiate. Les objets personnels retrouvés (peignes en os, semelles de cuir, chapelets, assiettes peintes) dessinent le portrait d’équipages cherchant à recréer, autant que possible, un quotidien proche de celui de la terre ferme. Pour des voyages longs et éprouvants, cette habitabilité jouait un rôle clé dans la santé et le moral des quinze à vingt hommes embarqués.

Aucune cargaison n’a été retrouvée dans la cale, un fait expliqué par la nature même des marchandises transportées à l’époque. Barils, balles de tissu ou lingots pouvaient flotter et se disperser lors du naufrage. L’absence de lest en pierre suggère que la cargaison elle-même assurait l’équilibre du navire, rendant sa perte d’autant plus rapide en cas d’avarie. Tout indique une perte strictement commerciale, sans usage militaire.

Transférés dans les cuves de conservation du musée national de Brede, les vestiges du Svælget 2 feront l’objet de longues années d’étude. Plus qu’une épave, ce navire est un monument englouti à l’ambition économique de l’Europe du Nord médiévale. Il rappelle qu’au début du XVe siècle, la mer n’était pas une frontière, mais un espace intégré d’échanges, où l’ingénierie navale permettait déjà de transporter des volumes comparables à ceux des premières révolutions industrielles. Le Svælget 2 n’ajoute pas seulement un chapitre à l’histoire : il lui donne une échelle tangible.

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