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Yannick Bestaven (Maître CoQ) – « On sort de l’enfer »

Après quelques jours compliqués dans l’Océan Indien, Yannick Bestaven (Maître CoQ) bénéficient aujourd’hui de conditions plus clémentes qui lui permettent de retrouver de la vitesse et le sourire. 

Yannick Bestaven (Maître CoQ) – « On sort de l’enfer »
Yannick Bestaven (Maître CoQ) – « On sort de l’enfer »

Le skipper de Maître CoQ, actuellement en troisième place, nous raconte sa semaine et confie son bonheur d’être en mer dans des endroits qu’il découvre. 

Après un début d’océan Indien particulièrement musclé, quelles sont désormais les conditions ?

Yannick Bestaven – On arrive au paradis ! Il fait grand ciel bleu, l’eau est belle, il y a une belle houle derrière moi qui booste le bateau, j’ai 25 nœuds de vent, parfois quelques pointes à 30 nœuds, mais rien de méchant par rapport à ce que l’on a connu. Je suis avec un ris dans la grand-voile et petit gennaker [ndlr : voile d'avant assez grande], tout va bien. Cette nuit, ça a encore été chaud-patate, j’ai eu des rafales à 50 nœuds, c’était le dernier coup de sonnante de l’océan Indien, on sort de l’enfer.

Raconte-nous ces quelques jours en enfer…

Yannick Bestaven – On a eu une succession de fronts forts sur la tête, l’entrée dans l’Indien nous avait en plus bien tous refroidis avec ce qui est arrivé à Kevin. Franchement, je n’avais jamais connu ça, j’ai été un peu surpris, comme un débutant. Dans l’Indien, tu as vraiment des mers croisées et difficiles, tu dois adapter la vitesse du bateau à l’état des lieux, tu ne peux pas aller trop vite. C’était dur, ça cognait beaucoup, c’était éprouvant pour le bateau, pour le physique et pour les nerfs.

On s’inquiète pour soi-même dans ces conditions ?

Yannick Bestaven – Non, je ne peux pas dire que j’ai eu peur pour moi-même ; une fois que tu es dans l’action, tu ne penses pas à ça, tu es concentré sur ce que tu as à faire. C’est peut-être plus a posteriori qu’on peut avoir peur, mais je ne me suis jamais senti dépassé. C’était plus comme si quelqu’un me tapait dessus sans arrêt pour me faire craquer mentalement et physiquement, un peu comme dans les films où le mec subit un interrogatoire à coup d’annuaire de la part d’un moustachu ! Je me faisais projeter dans le bateau dans tous les sens, je tombais la tête en arrière, sur le dos, les pieds en l’air, j’ai fait des vols planés comme je n’en ai jamais connus. Donc ce n’était pas de la peur, plus du harcèlement psychologique. 

Comment vois-tu les heures et les jours qui viennent ?

Yannick Bestaven – Je viens de faire tourner des routages, je suis parti sur un long bord tribord qui devrait m’emmener jusqu’en Australie – je pense que je serai très au sud du Cap Leeuwin le dimanche 13 décembre au soir - et ça, c’est du bonheur, parce que le matossage ce matin (transfert des poids d’un côté à l’autre du bateau pour réguler la gîte), c’était costaud. Il ne faut pas oublier qu’à chaque fois qu’on empanne, on a 500 kilos de matériel à déplacer dans le bateau, tout ça dans une mer hachée. Je l’ai fait au lever du jour ce matin, je me suis dit que c’était mon dernier matossage avant l'Australie, je suis content, parce que ça va me permettre de me ressourcer, d’autant qu’on va avoir une mer bien rangée. J’ai besoin de décontracter mes muscles, parce que j’ai des problèmes de dos, tout est un peu tendu, mais aussi de faire un peu de toilette, de prendre soin de moi, de m’aérer les neurones, tout en faisant marcher vite le bateau. Ce qui est cool, c’est que j’ai vraiment l’impression de voyager, je regarde dans le détail des îles qui sont sur notre route, je regardais notamment ce matin l’île Stewart où mon ami Yves Parlier avait réparé son mât (sur le Vendée Globe 2000-2001), j’essayais de trouver la baie où il s’était abrité, j’ai encore en tête les images de VSD où on le voyait ramer avec sa combinaison de survie pour aller chercher des algues à manger. C’est sympa, il y a plein d’îles australes que je découvre.

Tu es en troisième place, on imagine que tu es satisfait de ce positionnement ?

Yannick Bestaven – Oui, parce que malgré quelques abandons de prétendants au podium, je me rends compte que je ne suis pas si loin de Charlie Dalin (Apivia) et Thomas Ruyant (LinkedOut), d’autant que je vais avoir une déduction de temps pour le sauvetage de Kevin. Je suis donc super satisfait de ma navigation et de l’état du bateau, j’ai encore les armes pour être à 100 %.

Tu regardes plus devant ou derrière toi ?

Yannick Bestaven – Je regarde devant. Après, j’ai quand même mon petit groupe de quatre derrière, avec une super course des bateaux à dérives, ceux de Benjamin Dutreux (OMIA – Water Family), Jean Le Cam (Yes We Cam !) et Damien Seguin (Groupe Apicil). Dans les conditions de mer formées, avoir des foils ou des dérives, ça ne changeait pas grand-chose, mais ils sont là, avec également Boris Herrmann (Seaexplorer – Yacht Club de Monaco) et Louis Burton (Bureau Vallée) un peu plus sud, sans oublier Isa Joschke (MACSF) et Giancarlo Pedote (Prysmian Group) qui ne sont pas très loin derrière. C’est motivant, il y a du match, de quoi s’amuser et de mettre du charbon pour ne pas se faire rattraper, il n’y aura pas de monotonie.

Communiques-tu beaucoup avec tes proches depuis le départ ?

Yannick Bestaven – Oui, j’ai régulièrement ma compagne, mes filles une fois par semaine au téléphone, l’équipe technique de temps en temps, beaucoup d’échanges par WhatsApp avec des potes qui m’envoient des messages de soutien, je ne me sens pas seul, c’est cool.

Tu as aussi beaucoup de soutien chez Maître CoQ, mesures-tu l’engouement que ton Vendée Globe suscite ?

Yannick Bestaven – On a pris l’habitude de faire une visio’ tous les mardis, je vois bien l’engouement que crée la course auprès des salariés de l’entreprise, c’est top, parce que c’est aussi ça la réussite d’un projet. On ne fait pas ça que pour nous, je crois qu’ils sont fiers d’avoir le bateau Maître CoQ aux avant-postes et ça aussi, ça me booste.

Même si la première partie de l’Indien a été difficile, on te sent bien en mer...

Yannick Bestaven – Carrément ! Je n’ai plus la nostalgie du départ, plus l’inquiétude de la longueur et des mers du Sud. Je suis vraiment dans la course, je ne ressens ni monotonie ni lassitude, la durée ne me pèse pas, la solitude non plus. J’essaie d’en profiter, parce que je me dis que quelques semaines après l’arrivée, je regretterais peut-être ces moments-là.

Charlie Dalin disait ce matin, en sortant de la très grosse tempête qu’il a affrontée, qu’il avait l’impression d’avoir passé son diplôme des mers du Sud, est-ce aussi ton cas ?

Yannick Bestaven – Il y a encore le Pacifique et le Cap Horn à passer, donc ce n’est pas fini, mais ce qui est sûr, c’est que j’ai fait en solitaire sur ce bateau des choses que je n’avais jamais faites jusqu’ici, notamment essuyer des grains puissants dans de la mer très formée et avec trois ris dans la grand-voile, prendre des rafales à 70 nœuds, empanner dans du vent fort avec ces bateaux compliqués… Donc je ne sais pas si j’ai encore mon diplôme des mers du Sud, mais mon diplôme Imoca, oui, je pense que je l’ai !

Yannick Bestaven (Maître CoQ) – « On sort de l’enfer »

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